L’EUROPE DE PEIRESC : HIER ET AUJOURD’HUI

Peut-être la figure intellectuelle européenne la plus célébrée, et certainement la plus admirée, de la première moitié du XVIIe siècle, est-elle un homme qui naquit et mourut en Provence. Durant sa vie, il voyagea un peu en Italie, aux Pays-Bas et en Angleterre, et il vécut à Paris pendant sept ans. Pourtant, le nom de Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) n’est pas connu de tous, et j’avoue ne jamais avoir entendu parler de lui non plus avant de décider de m’installer avec lui.

Sa célébrité reflétait la célébration en son temps d’une érudition qui était aussi scrupuleusement précise que généreusement étendue. Telle une araignée géniale et généreuse, Peiresc se tenait au centre d’une large toile de savants, marchands, hommes politiques et gens ordinaires qui ne formaient une communauté que par lui — et qui, souvent, acquirent une part d’immortalité par la seule vertu de cette relation.

L’Europe dans laquelle Peiresc vécut était une société marquée par la persécution, et une société en guerre avec elle-même. Mais elle posait également les fondations de ce que nous identifions comme étant la « société civile » et l’État moderne, la Nouvelle Science et la République des Lettres. C’est la valeur historique de son extraordinaire Nachlass — environ 60 000 feuillets — pour la compréhension de cette période complexe, qui motive mon intérêt pour Peiresc. Mais il est également possible de voir dans sa vie la réponse à une question spécifique : « Comment Peiresc pourrait-il définir l’essence de l’identité européenne ? ou pourquoi l’on pourrait aujourd’hui considérer Peiresc comme la quintessence de l’Européen ? »

Ainsi, passons de l’Europe de Peiresc au Peiresc de l’Europe ; c’est-à-dire à la personne qui rassembla ce monde et ceux qui étaient comme lui.

La caractéristique la plus importante de la personne de Peiresc est le fait qu’il n’appartenait à aucune institution. Bien que magistrat, il n’était pas un homme politique ; bien qu’abbé, il n’était pas dans les Ordres. Il avait beau être un savant de portée mondiale, avec des correspondants à Goa et en Éthiopie, à travers l’Empire ottoman et dans l’Europe chrétienne, il ne vivait pas dans une capitale (i. e. Paris). En un mot, il était un opérateur individuel. Il avait de son propre chef organisé sa vie intellectuelle par le biais de marchands de Marseille, de Capucins d’Angleterre, et de savants allemands et français expatriés à Rome.

La comparaison avec le réseau personnel du jésuite Athanase Kircher — « figure institutionnelle » par excellence de la République des Lettres du XVIIe siècle — fait toute la lumière sur celui de Peiresc. Jésuite d’origine allemande qui rencontra Peiresc lorsqu’il était réfugié dans le sud de la France pour échapper aux ravages de la guerre de Trente ans, Kircher parvint jusqu’à Rome où il domina le monde — grâce au pouvoir de son Ordre et à son immense prestige. Lorsqu’il publia son livre sur la langue copte (Prodromus Coptus, 1636) — un projet que Peiresc fut le premier à encourager — celui-ci était rempli d’approbations de cardinaux et d’ecclésiastiques. Le texte lui-même était construit sur la base d’un travail effectué par les ordres de missionnaires, et les questions qu’il posait étaient celles qui importaient le plus à leur mission sacrée — et non pas à l’avancement du savoir.

 

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