BOULOGNE-SUR-MER (2)


(Journal de l’année 2001.)


Le carillon de Notre Dame asperge les nénuphars au pied du château. Les douves sont cette Vivonne où je mire ma stérilité littéraire.

— Il doit faire une radio, en plus ! C’est ce qu’alle y a dit.

— Maisquiçaalors,«Alle»?

Réponse indistincte. Les deux passantes ont contourné le bassin. J’entends moins bien.

— Ah,maisc’estnormal!A’r’cherchelesclients!

Misère quotidienne. Nos maladies, terreau du commerce médical.

D’énormes poissons rouges traînaillent sous les feuilles. Même on distingue le menaçant orifice buccal de quelque poisson beaucoup plus volumineux, prêt à m’avaler comme Jonas — une perche ?

Sous l’arche de la porte qui mène hors de la douve, la quiétude nénupharo-ichtyologique est rompue par le battement d’une basse électrique binaire, qui enfle à mesure que l’on se rapproche de la fête foraine où elle diffuse. Contre le rempart, les gosses montent et descendent sur la grande roue, se tamponnent dans des automobiles électriques tandis que les parents s’empiffrent de beignets et devisent politique. On s’engouffre rue de Lille. Les touristes mettent à profit l’après-midi pour se bourrer de pâtisseries aux terrasses. La principale artère touristique de la vieille ville est un continuum de cafés, de brasseries, de pâtisseries et de salons de thé. Notre principal appétit pour la découverte de l’étranger demeure celui de l’estomac. On débouche par la porte des dunes sur le boulevard Mariette. La sous-préfecture agite un drapeau trempé par les averses.

La bibliothèque est fermée les après-midi du mois d’août. Toute la population est à la fête foraine. Comme il pleut toutes les dix minutes, les plages, la campagne et les forêts sont désertes. Le temps est excellent pour la pêche à la ligne et pour l’écriture, autre forme de pêche.

Beaurepaire.

Vers Beaurepaire une placette arborée s’esquisse à l’angle d’une patte d’oie. Hélas ce havre de verdure, à la faveur de la brise, se noie d’une odeur indistincte mais prégnante de poisson ou de poubelles. Un libraire s’est établi rue Charles Dickens — quel à-propos ! Malheureusement, il ferme aussi au mois d’août. Bien que rompant toutes ses promesses de beau temps, le mois le plus oisif de l’année aura du moins tenu celle de fermer toutes les portes qui vous intéressent.

Pas de doute, ce sont les « brol » ! ce bain nauséabond périodiquement imposé à Boulogne au prix de son statut de premier port de pêche sans doute. À moins que cela ne provienne des A.P.O. (Aciéries Paris Outreau), dont l’établissement se trouve également sur le port.

Montons dans le lierre qui retombe de grillages surplombants, par des escaliers raides, vers ce qui semble un bâtiment scolaire. Le cube de briques là-haut en possède l’allure sévère et désuète.

Introuvable ! Ce que j’avais pris pour le lycée était une résidence à l’anglaise, affichant « Propriété privée, accès prohibé» et autres marques accueillantes du confort bourgeois. Et mon souffle a disparu aussi, en haut de ces escarpements d’où, par chance, je découvre une vue à nouveau inoubliable du dôme trônant au milieu de son pèlerinage de toits assemblés dans les collines. Deux amoureux finissent leur été ici ; ils ont raison. Ce lieu et dix-sept ans feraient tout mon bonheur, au bras d’une amoureuse.

Je me croyais rue Bernard Gros Prolongée ; mais surpris par la précision professionnelle des employés du cadastre, je me trouve en fait rue Bernard Gros tout court, prolongée par ce bras de ruelle à angle droit où un citadin répare son vélomoteur face à la camionnette d’IPONE. On ne peut jurer que Monseigneur Haffreingue ait suggéré cette enseigne en hommage à Augustin. La chute du H et du deuxième P répondrait pourtant assez à la négligence orthographique de notre temps. Mais quelle affiche pour un réparateur de télé que l’austérité augustinienne ? IPONE s’étale pourtant dans l’exact alignement du dôme cathédral depuis mon escalier: tradition épiscopale, du Ve siècle africain au christianisme boulonnais.

 

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