POUR UNE VALLÉE

QU’ON LAISSE LES VERRUES DE BÉTON, cohues de métal, antennes et boutiques à foison ; l’oxygène pollué, le rien d’alpages et de champs qu’on soigne ; et le cosmo-tourisme de l’été, l’argent fumeux de Noël à Pâques... Mais que toujours notre âme, nos yeux aillent aux envols du granit — inouis ! les chutes de glace au bas du bois, l’enfilade aérienne des cimes avec en face, contrepoint, le gneiss lourd des Aiguilles Rouges. Et les volutes de neige ventée sur les dômes, les pics dans l’aube enrubannés de brumes... Comme les outrages sont fluets sous les gloires du mont Blanc et de la Verte, grands Seigneurs !

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Pour ceux que trois siècles de romantisme forcent à jouir de la nature en tourments, notre vallée ignore la routine. Trouvailles aiguës du roc, soirs et couleurs sans cesse recréés, nuages en lutte contre les parois, les couloirs... Que l’œil de l’homme s’y épuise, l’altitude ne se lasse jamais de fournir.

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Comme ailleurs les gens d’ici ont l’héroïsme lié à « tous les péchés capitaux » : travaux, fêtes et drames et procès d’une Comédie Humaine à l’étroit entre ces abrupts qui montrent l’humilité au berceau : intruse, notre humanité adhère aux lois cruelles de la montagne. Des millénaires ont vécu écrasés de crainte. L’étonnement n’est-il venu qu’aux modernes : qui regardons, rêveurs, la glace des Bossons comme une échelle de Jacob : qu’elle dévale ou qu’elle grimpe par séracs verts, blancs, turquoise, c’est une géante voie de cristal !

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D’un haut des monts ou du plat de la vallée, l’esprit du lieu erre plus loin que le bulbe de son clocher, que les dalles et gendarmes à portée de jumelles. Polaires, tropicales, des chaînes existent, inexplorées ; l’Asie centrale, la Terre de Feu gardent de terribles choses invaincues. Et nos balcons sont pavoisés aux rayons rouges et bleus que diffuse un soleil — couleurs tibétaines.

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Plus anthracites que les voiles de l’aube, des moutons frêles flottent sous les hautes faces nord. Frappant l’Envers sud-est des Aiguilles, le soleil jette sur le nuage de grandes ombres chinoises qui allongent chaque silhouette. Noirs et bleutés, le ciel, les crêtes flânent en filigrane.

Les gens du cru regardent peu ce théâtre, connu et vite évaporé.

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Fin octobre : les neiges sont venues, ont fondu. Les jours réduits, l’air refroidi et les sèves qui se retirent, éclairent les pentes d’épicéas noirs : c’est l’or svelte et pâle des bouleaux ; les mélèzes pris de jaune-orange, rougebraise, rousseurs brunes : feuillages caducs, leurs flambées allègent la forêt juste avant qu’elle ne s’endorme. Avant qu’une lourde neige monotone n’interdise la montagne à pied, ne bouche la moindre issue de sentier, ne nous impose pour des mois sa clôture de blancheurs transies, mille arlequins arborescents captivent l’œil, égayent l’esprit, échauffent les désirs et les cœurs.

 

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