SIMPLEMENT LE MONDE

I.

Si j’arrêtais d’écrire le monde ne changerait pas d’un iota. Il y aurait toujours les grandes villes, les petites villes, les bourgs, les hameaux, les villages, les campagnes, les forêts et les bois, et aussi les sous-bois, avec des buissons, des fougères, des orties et des ronces, il y aurait toujours les cours d’eau, les rivières, les fleuves, les lacs, les fleurs et les nuages, les rivages, les plages, les rives et les berges, les saules et les aulnes, les chênes et les ormes, les marronniers, les étangs, les sources et les mousses, et aussi les nénuphars, les libellules, les joncs et les roseaux, les papillons au printemps, et aussi les merles et les étourneaux, les grives, les mésanges, les corbeaux, petits rapaces, et aussi les grands rapaces, l’aigle royal et l’impérial balbuzard.

Si tu arrêtais d’écrire il aurait toujours l’impérial balbuzard, et aussi les hautes montagnes, les vallons, les collines, les gorges et les cascades, avec des chemins abrupts, avec des chemins sinueux, avec des routes sans fin et des passages incertains, et aussi par-delà les cimes des grands arbres frémissants il y aurait les anges et les archanges sauf si soudainement un écroulement fatal fracassait tous les ciels, alors il n’y aurait plus ni nuages, ni nimbes d’azur bleutées, ni auréoles d’anges et d’archanges, non, il n’y aurait plus ni cimes ni frémissements si soudainement un fracassement fatal terrassait tous les ciels il n’y aurait plus rien sauf seulement le regard qui rêve.

S’il arrêtait d’écrire il y aurait toujours le regard qui rêve, par-delà les ciels et les monts, par-delà les cimes et les mers, il y aurait des mondes infinis, improbables et opalescents, des mondes au-delà du monde, et des tumultes d’arrières-mondes, des tumultes et des folies, et aussi des terres étrangères, avec des fractures, avec des ruptures, avec des brisures, pleines d’écueils, pleines de récifs et d’extrêmes dangereuses écumes.

Et si c’était elle, si c’était elle qui n’écrivait plus rien, cela ne changerait rien, car elle et lui s’enlacent et se conjuguent, il y aurait toujours le regard qui rêve, et même si soudainement le fracassement fatal terrassait tous les ciels il resterait qu’elle et lui conjugueraient à l’infini leurs regards par delà les cimes des grands arbres frémissants.

Si nous arrêtions d’écrire le monde ne bougerait guère il y aurait toujours par delà les cimes les grands arbres frémissants, et toujours d’extrêmes dangereuses écumes, et des remontées vertigineuses, et des déferlements impétueux, avec terribles clameurs, secrets sanglots, et en dépit du fracassement fatal il y aurait des mondes infinis, des mondes au-delà du monde, et des tumultes, et des folies, et des floraisons d’éclats, et des fulgurances, et là-haut sur les confins du ciel l’aigle royal et l’impérial balbuzard plus beaux qu’anges et archanges.

 

Si vous n’écriviez plus le monde ne vacillerait pas il y aurait toujours sur les confins du ciel l’aigle royal et l’impérial balbuzard et par-delà les cimes des silences étourdissants, et par-delà des monts il y aurait des collines, des vallons, des gorges et des cascades, et en dépit des anges et des archanges très sourds aux bruits du monde il y aurait des échos très longs, des cris très violents, d’incessants vagues à l’âme, tout pénétrés d’amour, et au-delà des confins il y aurait toujours les printemps légendaires, avec des sources et des mousses, des bourgeons et des arbrisseaux, et aussi libellules, papillons, joncs et roseaux, et surtout, plus perçant que la flèche, plus extrême qu’aucun dieu, l’oiseau martin-pêcheur plongeant dans les eaux vives et de son éclat bleu subjuguant le soleil, même s’il n’ y avait plus rien au-delà des confins l’oiseau subjuguerait le soleil.

S’ils arrêtaient d’écrire il y aurait toujours l’oiseau subjuguant le soleil, l’oiseau plus extrême qu’aucun dieu, oui, ni l’aigle royal ni l’impérial balbuzard n’égalerait en puissance ce feu plus bleu que ciel plongeant dans les eaux vives. Et si c’étaient Elles, si c’était le féminin pluriel, cela ne changerait rien il y aurait toujours le feu bleu son acuité extrême sa folle incandescence au plus profond du monde même si soudainement le fracassement fatal terrassait tous les ciels.

 

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