POLICRATICUS

Frivolités de cour

et souvenirs de philosophes. 

 

Livre I. 

Prologue. 

 

Le profit à tirer des lettres est toujours très agréable ; mais il ne l’est jamais autant qu’au moment où elles remédient au fâcheux éloignement des temps et des lieux pour mettre des amis en présence les uns des autres, et où elles se refusent à laisser des connaissances fort importantes s’effacer sous l’effet de la distance. Car on aurait vu périr les arts, disparaître le droit, sombrer les éléments de la foi et de la religion, et même s’évanouir le bon usage de la langue, si la miséricorde divine n’avait donné aux hommes le remède des lettres pour porter secours à leur infirmité. Les exemples des Anciens, qui sont autant d’encouragements et d’aliments pour la vertu, n’auraient jamais fait saillir à nos yeux la moindre figure, ils n’en auraient conservé aucun souvenir, si la fidèle attention des écrivains et leur travail victorieux de la paresse et de l’oubli ne les avaient transmis à la postérité. Car la brièveté de la vie, la lenteur de l’esprit, le sommeil de la négligence, l’inanité des occupations, tout cela ne nous permet de connaître que fort peu de choses, qui sont sans cesse menacées ou effacées par cette ennemie du savoir, cette marâtre toujours infidèle de la mémoire qu’est la puissance de l’oubli. Qui connaîtrait les Alexandres ou les Césars, qui admirerait les Stoïciens ou les Péripatéticiens, si les monuments des écrivains ne les avaient signalés ? Qui voudrait marcher sur les traces des apôtres et des prophètes, si la divine Écriture ne les avait consacrés ? Les arcs de triomphe ne servent la gloire des hommes illustres qu’à la condition de porter un titre indiquant pour quelle raison ils ont été érigés, et en l’honneur de qui. Le passant ne reconnaît le libérateur de la patrie, le fondateur de la paix, qu’au moment où l’inscription lui donne le nom de celui dont elle honore le triomphe, l’empereur Constantin, dont notre patrie anglaise fut le berceau. Car personne n’a jamais brillé d’une gloire ininterrompue sans le devoir à ses écrits ou à ceux d’autrui. Un peu de temps suffit pour effacer toute différence entre la gloire d’un empereur et celle du dernier des ânes, à moins qu’un écrivain ne rende à l’un d’eux le service de prolonger son souvenir. Combien y eut-il de rois, à ton avis, et des rois de quel prestige, qui n’ont pas fait l’objet du moindre propos ni de la moindre réflexion? Si l’on cherche à connaître la gloire, le moyen le plus judicieux est donc de mériter la reconnaissance des écrivains et des lettrés. À quoi sert d’avoir accompli de grandes choses ? Elles sont promises à une obscurité sans fin, si la lumière des lettres ne leur donne de l’éclat. Tous les succès, tous les éloges ayant une autre source ressemblent à des applaudissements de théâtre qui s’évanouissent comme Écho dans les fables. Ils s’achèvent dès qu’ils ont commencé. 

S’ajoute un autre avantage que les lettres nous donnent immanquablement, celui de trouver grâce à elles le réconfort dans la souffrance, le délassement dans le travail, la douceur dans la pauvreté, la modération dans la richesse et les plaisirs. Car l’âme est délivrée des vices, elle goûte jusque dans le malheur une douceur un peu étrange et reposante, lorsqu’elle oriente la fine pointe de l’esprit vers la lecture ou l’écriture de considérations fécondes. Dans l’ordre humain, on ne saurait trouver d’autre occupation qui sache mieux unir l’utile à l’agréable — hormis ces moments de dévotion traversés par la présence de Dieu que la prière passe dans l’entretien divin, où l’esprit, quand le cœur est dilaté par l’amour, parvient à concevoir Dieu et à toucher à l’intérieur de soi Ses grandeurs, comme si sa méditation les caressait de la main. Crois-en mon expérience : toutes les douceurs du monde se révèlent amères en comparaison de ces exercices ; différence d’autant plus nette que nos sens sont plus purs, et notre raison mieux fortifiée par un jugement plus droit.

 

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