PUISQUE LE SEL,TOU JOURS

 

It had gone around and around grinding grain and salt
to go into the dark and to go and remember.
William S. Merwin, The vixen. 

J’ai soif.
Jean
, XIX, 28. 

Donne-moi à boire de cette eau, que je n’aie plus soif.
Jean
, IV, 15. 

Pour et par toi. 

I. 

Qui t’a voulue, toi ma renarde, lovée sur la pierre du moulin à sel, qui t’a voulue — ici ? 

Quelle pensée aura guidé sa main, faisant sourdre de la pierre, ton corps en douce et ronde bosse ? 

Oui, qui donc t’aura sculptée dans le granit ? Et quel jour, quelle heure, il y a bien longtemps peut-être, ou alors demain, puisque le temps du cœur, le seul, le vrai, l’unique, brasse l’irréversible avec la promesse, le révolu avec l’inespéré ? 

Et pour quel sens, quelle mystérieuse paix — de celle qui monte avec le soir près du feu constant —, pour quelle paix t’aura-t-on posée endormie, paisible, intangible ou presque, semble-t-il, sur la lourde pierre ? 

Dors-tu d’un immense sommeil ou veilles-tu, sans que nous le sachions, traversant sans ciller le charroi de nos jours ? 

Ah oui, qui t’a posée là, dès le commencement, près de la cheminée ? Dans quelle vie antérieure dont nous ignorons tout, mais qui fut et demeure, toujours, au-delà de toute mémoire, inscrite et vivante quoique trépassée ? 

Qui t’a posée, près de la cheminée puisque il fallait bien que le sel restât sec —, lui si rare alors et qu’on devait cacher pour éviter l’impôt ? 

T-a-t-il voulue, postée ainsi, en gardienne assoupie du feu vif ou endormi ? 

Toi, sous et par qui le sel fut broyé, lentement, année après année, sel de mer ou de terre, qu’importe, puisque le sel toujours, l’unique, sans qui la vie, toute vie n’est que nuage gris et bouche amère, ce sel qu’il nous faut être — et pour que soit le monde ? 

Qui donc, oui encore, et pourquoi, t’a mise ainsi veilleuse sur la lourde pierre ? 

Serais-tu donc figure de ce que l’on appela : « l’esprit du foyer » ? Cela qui traverse les jours anonymes, ceux du cœur en 

cendres, oublieux du sel ? L’esprit devant nous, en nous, qui veut la coupe intacte, fût-elle de pauvre terre, ou bien l’ange encore mais aux plumes invisibles et non pas séraphiques ? L’ange qu’est chacun qui se déprend de soi. 

Comment es-tu venue et quel jour dans cette maison, ma maison maintenant de peu de temps, précaire, bien sûr, comme toute chose et nous-mêmes aussi bien, ici-haut sous le ciel ? Qui t’a portée ? Qui, inconnu de moi, et quel jour, oui toujours, inconnaissable aussi ? 

Merveilleuse renarde qui me relie à mes pères, à tous mes pères et mères, aïeux, inconnus, électifs, perdus dans houle du temps, qui me relie à toute paternité et maternité de sang et d’esprit comme à tout le monde insu, de la pierre bien sûr, mais aussi des nuits, et plus encore des animaux sagaces, à toute cette rumeur du monde en amont de l’homme, à tout cela secret quoique très simple, qui peuple souvent nos songes et qu’offusque tant aujourd’hui la morsure des machines, la magie des écrans. 

Lourde pierre, dure à mouvoir, dure pour moudre les cristaux. Lourde pierre, de celles qui nous disent : ne va pas jouer l’ange, fraye le chemin, ouvre-le au jour. Et pourtant comme un ange, aussi, qui connaîtrait et le sel et la cendre. 

 

La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?