CONFÉRENCE -

PAYSAGES AVEC FIGURE (I)

LE SOLEIL DE SEPTEMBRE A TOUT SAUVÉ. Sans qu’on ait trop de chaleur. Pas de pluie par chance. Cette acidité retrouvée, pourtant, qui manquait ces dernières années ? Parce qu’à partir de mars, avril et encore en mai les températures sont redescendues. Dans la fraîcheur du caveau — l’odeur de fûts, de vin, engageante entre toutes —, vigneron, amateurs, nul n’est jamais las de remarques, de commentaires sur les péripéties du temps, les incidences sur les différents cépages, les travaux, les caractères du millésime. Le chenin se présente superbement. Les brouillards matinaux ces jours derniers profiteront aux moelleux. Fin d’été, début d’automne, chaque année désormais le pèlerinage viticole sur le canton ligérien est de rigueur. 

Le bourg somnole auprès de son fleuve, les quais pavés sous l’ombre des platanes sont déserts, ils sentent l’eau et l’herbe trempée. Qui les suit vers l’amont les voit s’élargir en esplanade où s’est installée une église, s’interrompre : une rivière se jette là, fluette et reposée dans la verdure, la scène attend son peintre anglais. Le Layon ? Tout avait commencé par le dédain imprudemment affirmé, un jour, des Coteaux du Layon. Un tel breuvage liquoreux, soupçonné plus moelleux que vif, jamais pour qui aime le vin! C’était sans compter l’amour-propre local, blessé. — Comment ? Il peut être excellent, autrefois il se consommait davantage, servi au dessert. Preuve à charge ! avait-on répliqué. Puis, un beau jour, car le goût du vin ne se sépare d’une terre parcourue, observée, de ses lumières, son relief, sa végétation, ses villages, au motif de visiter quelques propriétés — découverte, elles produisaient de l’Anjou, rouge, blanc —, une exploration vers ces parages avait été décidée. Ah ! la Faille du Layon ! intarissable sur cette merveille morphologique (dont on ne soupçonnait pas l’existence), il rappelle, précis, que le domaine ligérien s’inscrit entre deux des branches du cisaillement Sud-Armoricain (la gourmandise avec laquelle, chaque fois, il cite ce phénomène). La région est au contact de deux unités différentes, marquée par un accident majeur, la Faille du Layon, composante d’un linéament qu’en partant de la Loire Atlantique on peut suivre jusqu’à Doué-La-Fontaine. — Où de longtemps l’habitude est prise de bifurquer pour s’arrêter chez un producteur de Saumur. Parce que l’on est en limite d’appellation. — Là-bas quels sols ? Tuffeau. Il voit à mesure qu’il analyse quand, attentif mais démuni, l’imagination mal accoutumée à se servir de tels outils, on écoute. L’idée séduit pourtant de cette ligne qui sur plus d’une centaine de kilomètres mène des parages marins aux campagnes angevines ; l’explorer, piéton aux yeux rivés sur le socle terrien ? La route quitte le fleuve, s’oriente au Sud dans une campagne au bocage plus marqué, où voisinent champs, prairies et vignes. Parfois, présence inattendue qui les anime, des chicots rocheux de faible hauteur se dressent dans les champs, formes bizarres, fantaisies minérales sans prétention. Des maisons de pierre aux toits d’ardoise, bien assises, de proche en proche veillent leurs beaux jardins de fleurs, passes roses et dahlias en touffes. L’impression accompagne d’un paysage très ancien, familier à la main humaine où rien vraiment n’a été hostile à l’implantation. On traverse un village endormi, des vers de Follain aux lèvres, c’est, curieusement, tout son univers, si lointain aujourd’hui — « la durée des villages est dans l’ordre profond / et leur eau à canards veille... » ; à sa sortie, en bord de route, ce qu’il désigne index tendu — « des niveaux conglomératiques », charbonneux (voici éclairée l’existence qui paraissait purement fantaisiste, lubie locale d’illuminé, d’anciennes mines de charbon), et des cendres volcaniques, leur ocre clair, joli ton local, toutes fracturées elles se débitent en petits parallélépipèdes réguliers. Cette Pierre Carrée, comme elle se nomme dans la région, quelques kilomètres plus loin la revoici, l’ancienne carrière est fermée mais les fronts de taille se distinguent encore nets. 

La route-chemin, reprise, d’une courbe l’autre, aménité domestique, décline maintenant les rangées de vigne, prairies et bouquets d’arbres souvent vis-à-vis. Quelque chose de dru, d’aimablement solide caractérise cette campagne. Et son vignoble, plus rural que d’autres, peu de relief, petites parcelles, feuilles fournies cette année, places laissées aux prés, à leurs haies clairsemées, ma foi ne se regarde pas de haut. Il affiche une simplicité bon enfant, on le mettrait volontiers à illustrer la prière qui, à côté du pain, demanderait « notre vin quotidien ». — Henri II Plantagenêt ne souhaitait rien d’autre. — ? Bien sûr. Il explique que c’est à son impulsion que l’on doit l’extension du vignoble aux XVIe et XVIIe siècles. Mais le plus important ce sont les schistes, toujours les fameux schistes — leur présence sensible, familière, constitutive qu’il sent avec force, nullement des désignations abstraites ; signalés à plaisir pour évoquer les caractères de la région, ils délimitent l’Anjou noir, tandis que l’Anjou blanc correspond à la petite zone de tuffeau. Gamay, Cabernet franc, Cabernet sauvignon, Pineau d’Aunis, avaiton lancé en réponse. 

On roule sans fatigue ni surprise dans ce minuscule territoire — ce ne serait qu’une propriété un peu vaste, avec ses côtés, ses dépendances, ses fermes —, à tout dire la vie ici s’en lasserait, son sourire, concession à un regard étranger. Mais le vrai dépaysement qui sauve de l’ennui, oh ! léger, prêt à s’installer tout de même, c’est, au dessus des vignes et des ondulations lentes du relief, un ciel clair — le bleu délavé reconnaissable entre tous — où croisent vifs des nuages gonflés de blanc chers au cœur qui les reconnaît avant les yeux : ceux de l’Atlantique proche malgré tout — la géologie l’affirmait bien. Et ce mélange de vin, de campagne et de mer rappelée tonifie l’imagination. 

 

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