PASSIVE PASSION DES ORIGINES

C’ÉTAIT, dans la conscience neutre, réduite au mini-mum de ses tensions et de ses énergies, l’irruption d’une expression à la fois forte et insidieuse, bientôt obsessionnelle, au demeurant vide de sens mais assurée de s’en découvrir un, dès lors que, m’appliquant au texte, je n’avais d’autre préoccupation en vue, que d’accueillir les mots remontés du fond de l’obscurité et de les ame-ner à la juste part de lumière à laquelle ils aspiraient, por-teurs qu’ils en étaient — aveugles éblouis. Ce qui n’était encore qu’une formule vacante, s’imposait à mon esprit sans que je l’eusse choisie, mais plutôt parce qu’elle avait trouvé en moi son lieu d’éclosion et de maturation, comme tant d’autres pensées qui me traversaient et venaient nourrir le texte, sans que je les eusse convo-quées par un effort de réflexion, mais simplement parce que j’étais là, et qu’elles se pressaient. Ainsi répétais-je, dans la chaleur de mon souffle et la mouillure de ma bouche : Passive passion des origines, et ensuite je m’aper-cevais que ces quelques mots ramassaient en eux, comme une indication mais aussi comme une objurgation, l’expression synthétique de ce à quoi je m’appliquais, depuis le commencement — ce à quoi je m’efforçais de donner forme de parole et forme de texte, comme au plus urgent, comme au seul nécessaire, comme à l’unique et au plus vif de ce que j’avais à créer à partir de l’opaque mais frémissante matière verbale. Passive passion des ori-gines — je découvrais peu à peu, au fil du travail d’écri-ture, que cette cohésion de mots, surgie telle quelle sans même se donner l’autorité, au moins apparente, d’une véritable phrase, exprimait en toute clarté, l’exigence de signification dont j’étais en quête à travers les images, les figures et, en quelque sorte, les fables ou apologues que je construisais, moi, lucide et obstiné comme une taupe poussant la terre avec son nez. J’écrivais. Il était question de la femme et du paysage, des eaux cosmiques et du corps maternel, de l’éros en tous les états du désir, et de la sainteté par-delà les aspirations de tous les sens — et cette association de mots qui m’était donnée sans que je l’eusse préméditée, Passive passion des origines, éclairait d’un coup, sans en altérer la part d’ombre, le point obs-cur à partir duquel le texte s’était engendré lui-même et l’horizon d’accomplissement vers lequel il s’aventurait. Et de la sorte, je pouvais aller, je pouvais, dans le recueillement d’une solitude toute peuplée de confiance et d’amour, poursuivre le texte à travers les textes, jusqu’à sa fin inconnue, jusqu’à ce que le souffle se refuse et que la tête tombe sur la poitrine, du côté du cœur : j’étais dans la matière d’écriture comme à quelque passion qui permet de naître, de vivre et de mourir — immobile, inté-riorisée, peut-être promise à extase et à entière suspen-sion de ses actes, et déployant sa blancheur jusque dans la vie de chaque jour, Passive passion des origines.

 

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