CONFÉRENCE -

UNE INQUIÈTE SOLITUDE



C’est l’ombre, c’est l’ombre qui coule sur mon corps
et m’aveugle.
Gustave Roud, Adieu, 1927.

 


Automne 1935.

Une femme dans la pénombre. Assise sur une simple chaise de cuisine, nue, elle a un peu honte, baisse les yeux. De la main gauche, elle tient une bande de tissu gris et nacré au-dessous du genou. Elle est peut-être en train de s’essuyer ; un drap rougeâtre est plié sur le dossier de la chaise un peu bancale. Ou bien elle panse une bles-sure. Les seins sont des fruits mûrs.

La femme a l’ovale de la tête légèrement incliné, ses cheveux bruns tombent sur l’épaule gauche. Regard dirigé vers le bas, signe imperceptible d’un sourire inté-rieur. Ou de résignation. Les yeux : deux fentes noires. Elle est prisonnière de ses pensées, enveloppée d’unvoile de cendres, une toile d’araignée ombrageuse. À quoi pense-t-elle ? Une femme attendrie et pudique. Amou-reuse peut-être. Il y a un grand silence alentour, une sereine mélancolie. Il n’y a pas d’air dans cette chambre.

Elle est peut-être en train de rêver. Tout passe. Nous ne sommes que des feuilles caduques.

Les saisons ont déposé des traces de leurs couleurs sur la nudité de la femme : les couleurs de la pêche en été et de la ronce en novembre. Du fond sombre couleur rouille filtrent des tons verdâtres. Sur le rose de l’incarnat, le peintre a étendu, en fines couches superposées, des stries jaunes, ocres, cendrées, bleues, à la recherche d’un ton chaud à donner au corps féminin, à peine recouvert d’une calme lueur crépusculaire. On dirait un tableau peint un jour de pluie. Le peintre n’aime pas la lumière directe. Il dit que le soleil l’aveugle comme un hibou. Et lorsqu’il a déménagé à Pully, sur les bords du Léman, dans une mai-son voisine de celle de Ramuz, il a peu résisté : il se sentait perdu dans la réverbération du lac.

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