LA PIPE QUI PRIE ET FUME (III)

10 septembre.

Minuscules, infimes petites averses le long du jour. Les granges comme voilées s’effacent sur les prés qui merdoient. Très légèrement la nature tinte et ces mayens glissent presque dans le coma tandis que dans un avant-goût de brouillard j’aborde des coins de forêts où les lépiotes se promènent. Je cherche cette espèce de souffle végétal blanchissant l’ombre, je scrute des talus. Telles d’énormes gouttes de pluie, deux cerfs comme poussés par le vent s’enfoncent devant moi dans les taillis.

L’âtre fume, flambe au retour.

Cuisson des dernières tremblantes groseilles que j’avais déjà cueillies, cependant que j’aligne encore quelques cèpes sur la table.

Michène trie, retrie une à une les groseilles, choisis-sant celles dont la robe rouge résiste. Hantise du pourri, du moisi. Si rares ces petits fruits déjà récoltés par les oiseaux.

J’ai surpris d’abondantes baies à l’angle d’un mur, d’un toit, contre une écurie. Happées aussitôt : ramenant vers moi avec la canne des mêlées sauvages de branches, mon bidon dans l’autre main avec des doigts qui voltigent. Le bidon parfois bascule dans des touffes d’épi-lobes que le vent effarouche. Leurs feuilles si denses, si minces sont comme de la fumée qui sort des tombes. Ondirait qu’il y a des traces de pas dans l’air. À un certain moment de l’âge, la mort nous rêve.

Qu’est-ce qui est vrai hormis ces petits fruits épars ? Les framboises ont disparu, elles ont mûri si vite ! Elles sèchent puis pourrissent sous un fil de pluie. Je butine en cinq jours deux petits bidons dérobés à tous les passe-reaux froufroutant et aux geais éclatant de rire en frôlant les sorbiers.

Leur cri, comme si on déchirait sa chemise !

Au terme de la canicule, si bleue, avec les glaciers qui fondent, les groseilles s’adoucissent dans un rien de brume. Chaque jour veut sa quête, puis caressé par les flammes je m’exerce à allumer un feu sans la moindre fumée pour la sensibilité des confitures.

Si la saveur s’éteint…

Nous sommes des fruits, telle une groseille je mûris : c’est la nuit même quand elle se prononce, qui semble me fumer et prier en moi.

Dans le vide d’une porte face à une montagne noire, je secoue quelques Ave et me laisse envahir par un Notre Père.

Comme une baie.

Une Maison rassemble et publie aujourd’hui mes poèmes dans une ville où il y a un curieux chemin dit le Chemin de la Mort aux Âmes.

Je suis suspendu à l’inconnu de cette ruelle.

Le jour je tâtonne entre une branche de cerisier et l’oiseau qui s’y pose. Il y a un étonnement que je partage. D’immenses paysages se décantent mais déjà le moindre objet, d’une heure ou d’une chambre à l’autre, les verres, des bols sur une table, une chaise me parlent.

On s’aventure derrière la vie.

Chaque personne y attend son âme.

J’ai aperçu le coucou perché sur le toit et dans le même instant son envol et son cri.

Rien, rien ne peut être compris pour réussir à exister soi-même. Si ce n’est (comme si on entrait au couvent) se rendre déjà au pays des morts, là-bas, où, dit-on, le coucou chante.

Maurice CHAPPAZ.

 

Conférence publie, le 15 novembre 2008, l’intégralité de La pipe qui prie et fume : un volume de 200 pages, format 15 x 20,5 cm, imprimé en monotypie par l’Imprimerie nationale ; pour tout renseignement, s’adresser à la Rédaction.