Paysages avec figure (II)


UN ENVOÛTEMENT PUISSANT, singulier gît encore dans les restes des vieilles forêts hercyniennes. Qui, familier des arbres et de leurs territoires, un jour en a été touché, éprouve à intervalles plus ou moins longs, réguliers cependant, comme une faim irrésistible, corps et âme livrés, de retrouver leurs pouvoirs. 

Paysage aux formes douces, monts rabotés de petite altitude et vallées, c’est aux marches germaniques un massif boisé au large des rumeurs, un isolat désormais abandonné de l’histoire qui macère dans ses brumes sans tristesse ni résignation. De loin en loin établis au creux des clairières où il n’est pas rare de voir au matin des chevreuils sans hâte venir prélever leur dîme d’herbe tendre, où le brame des cerfs déchire l’air d’octobre, des villages patientent leur solitude, va et vient menu comme un doigt sur les lèvres pour ne pas troubler l’égouttement lent des branches alentour, sans doute ne fait-on rien d’autre ici, modeste et réservé, que veiller « l’épanchement du songe dans la vie réelle ». Ailleurs la roche perce le couvert forestier, empilement, piton, corniche, se détache hardie. Maisons certes à l’étroit, surtout que la coutume les veut massives, mais on a bien réussi, méthodique et prudent, à aligner sans prétention rues, église, place, et de là-haut le soir on voit la forêt alentour toute noire déjà d’un mouvement ample et grave libérer ses ténèbres. L’hôte alors ne peut s’empêcher de frissonner un peu. 

L’une ou l’autre année, tout premier versant de l’hiver, celui de l’attente, des jours courts tôt cernés par le sombre, consentement confiant au mystère vague, docile à l’atmosphère paisible et douce qui calfeutre les pièces, la voix familière murmure de s’installer ici. 

C’est un village modeste, quelques petites centaines d’habitants, qui mène ses jours en heureuse vigueur. Site haut perché sur les crêtes successives, forme de navire sur son socle, les rues s’emboîtent l’une près de l’autre, l’une derrière l’autre, aérées jouent sur les roses, les rouges du grès, belles maisons solides — fenêtres aux encadrements de pierre — de un, deux étages avec leurs toits bruns aux fortes pentes. L’odeur de feu partout se mêle à l’air vif, un peu piquante, nourricière — on est sans âge, relié à quelque chose de très ancien que l’esprit ne sait formuler, heureux. Les pas mènent à l’auberge — oh ! la sensation, exaltante, de retrouver son lieu, adéquat à l’humeur de l’âme, à ses besoins, ses désirs, où l’imaginaire, certitude tranquille, en silence sera comblé, où mûriront, lentes, les plus riches pensées! Parce qu’ici le plus intime de soi sera porté. La mémoire récite, enchantée par leurs seules sonorités quelques-uns des noms aperçus au fil de la route, petits jalons au cœur des bois pour se retrouver — Oberhaslach, Wangenbourg, Obersteigen, Reimardsmunster, Kholthalerhof —, voici que s’entend très loin la voix du poète, « Inconsolé » que hantaient tant de patries — « La vieille Allemagne, notre mère à tous...» Oui, cette «puissante réserve», de mythes, de songes, de motifs musicaux plus encore, peu de lieux comme celui-ci la font surgir, incarnation familière, Fantaisie insouciante de se savoir vraie. Parce que proche mais dans la distance, il n’en connaît, n’en reçoit que les harmoniques ? 

 Le jour se lève sans hâte, confondu avec les brumes blanches. Chaque matin — qui parlerait de résister à l’appel venu du dehors ? —, il faut ouvrir grandes les fenêtres, l’humidité astringente en un instant arrive aux narines et avec l’air qui s’engouffre c’est toute la forêt qui vient au vif du visage en guise d’éveil. En bas dans la salle rejointe, l’animation — chauffeurs, commerciaux, gens de chantiers, habitués, va et vient, saluts, échanges brefs, exclamations —, les sonorités étrangères, attrayantes, leur couleur qui en accentue la cordialité vive. À chaque ouverture de la porte le souffle frais du dehors se mélange à l’odeur de café, il y a ici une vaillance franche qui met la journée sous ses auspices — ah ! affronter le froid et se mêler aux arbres. 

 

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