Politiques du frivole


DANS LE DOSSIER sur le « divertissement » pascalien, on trouve un court fragment, dans lequel le philosophe de Port-Royal écrit : 

Fascinatio nugacitatis. 
Afin que la passion ne nuise point, faisons comme s’il n’y avait que huit jours de vie. (Lafuma, 386.) 

Le passage est une méditation du Livre de la Sagesse, IV, 12 : fascinatio nugacitatis obscurat bona, la fascination de la frivolité, de la bagatelle, des choses futiles, nous empêche de voir le bien. Comme divertissement, la « fascination de la frivolité » détourne l’homme du spectacle pénible de sa condition mortelle. Faisant comme s’il avait encore une éternité à vivre, celui-ci s’épuise en bals, en danses et en chasses, il recherche constamment de nouvelles babioles pour couvrir ses habits, il se ruine au jeu ou aiguise son érudition dans les sciences. Vanités. Ainsi, la chose frivole se trouve associée à une pensée du divertissement, par laquelle elle dépasse la simple condamnation morale. L’homme est ensorcelé par la frivolité, son esprit est ébloui par le scintillement des breloques, par l’attrait des modes et des nouveautés, il est étourdi par les bals, happé par l’appât du gain, piégé dans sa propre chasse. Cet enchantement surnaturel fait partie de l’humaine condition, la frivolité est le propre de l’homme. « Si la nature ne nous avait faits un peu frivoles, nous serions très malheureux ; c’est parce qu’on est frivoles que la plupart des gens ne se pendent pas », a écrit Voltaire dans une lettre à la marquise du Deffand (12 septembre 1760). 

Au XVIIIe siècle, la fascination pour la frivolité transcende le discours des moralistes, et le Frivole devient un outil conceptuel pour penser le politique, suivant par là le processus de sécularisation de la morale, par lequel des philosophes comme Mandeville, Hume ou Montesquieu cherchent à penser l’Homme tel qu’il est, parmi les siens, et non pas tel qu’il devrait être. La frivolité fait ainsi partie de ces « vices privés » qui, prenant la place des vertus, contribuent au « bénéfice public » (Mandeville) ; le besoin que ressent l’homme de se divertir, de détourner le regard de son effroyable vide, devient une sorte d’« inquiétude » propre à animer les passions, fondements de la société civile (Hume) ; le goût pour le luxe, pour le ballet incessant des modes, pour les richesses fastueuses et futiles, augmente sans cesse les branches du commerce, et assure la circulation des richesses dans tout l’édifice social (Montesquieu). 

Ainsi, dès lors qu’elle se conceptualise dans une perspective politique, la frivolité devient non seulement un lieu commun qui permet de repenser les phénomènes de la mode ou du luxe, mais aussi de réinterpréter le « divertissement » à nouveaux frais, sans avoir recours au questionnement métaphysique qu’il servait à masquer. Par exemple, dans l’article qu’il consacre à la notion dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, en 1757, SaintLambert insiste à la fois sur les causes morales et les conséquences politiques de la frivolité : 

FRIVOLITÉ, s. f. (Morale). elle est dans les objets, elle est dans les hommes. Les objets sont frivoles, quand ils n’ont pas nécessairement rapport au bonheur et à la perfection de notre être. Les hommes sont frivoles, quand ils s’occupent sérieusement des objets frivoles, ou quand ils traitent légèrement les objets sérieux. On est frivole, parce qu’on n’a pas assez d’étendue et de justesse dans l’esprit pour mesurer le prix des choses, du temps, et de son existence. On est frivole par vanité, lorsqu’on veut plaire dans le monde, où on est emporté par l’exemple et par l’usage ; lorsqu’on adopte par faiblesse les goûts et les idées du grand nombre ; lorsqu’en imitant et en répétant, on croit sentir et penser. On est frivole, lorsqu’on est sans passions et sans vertus : alors pour se délivrer de l’ennui de chaque jour, on se livre chaque jour à quelque amusement, qui cesse bientôt d’en être un ; on se recherche sur les fantaisies, on est avide de nouveaux objets, autour desquels l’esprit vole sans méditer, sans s’éclairer ; le cœur reste vide au milieu des spectacles, de la philosophie, des maîtresses, des affaires, des beaux arts, des magots, des soupers, des amusements, des faux-devoirs, des dissertations, des bons mots, et quelquefois des belles actions. Si la frivolité pouvait exister longtemps avec de vrais talents et l’amour des vertus, elle détruirait l’un et l’autre ; l’homme honnête et sensé se trouverait précipité dans l’ineptie et dans la dépravation. Il y aura toujours pour tous les hommes un remède contre la frivolité ; l’étude de leurs devoirs comme hommes & comme citoyens. 

 

La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?