Nietzsche et le Carnaval : une rencontre manquée ?


Introduction. 

Aux yeux d’un observateur non averti, le titre de cet article pourrait sembler un divertissement un peu léger (1). En associant le nom d’un auteur «sérieux» comme Nietzsche aux farces chahuteuses des fêtes du Carnaval, on donne l’impression de vouloir s’adonner à des rapprochements illégitimes entre le sacré et le profane, le sérieux et le facétieux. Pourtant, outre le fait que sacré et profane, sérieux et facétieux, tragédie et comédie sont nécessairement des binômes pour Nietzsche, il faut considérer que le philosophe de Naumburg s’est intéressé à maintes reprises à ces phénomènes culturels que nous appelons aujourd’hui « populaires », et dont le Carnaval fait partie. Je ne veux pas prétendre pour autant qu’il existe une véritable théorie du Carnaval dans l’œuvre de Nietzsche, qu’il s’agisse d’une théorie anthropologique, sociologique ou historique. Reste que le Carnaval est présent en filigrane dans plusieurs moments de la réflexion nietzschéenne très originaux et stimulants du point de vue philosophique. 

Pour ne citer que quelques-uns de ces moments canoniques, je voudrais rappeler la centralité de la réflexion sur les cultes populaires dans l’antiquité et le Moyen Âge (2). Nietzsche considère notamment les cultes dionysiaques du printemps, dans l’orbite desquels s’inscrit la tragédie, en lien avec les pratiques farcesques des pantomimes théâtrales du temps de Carnaval (Fastnachtsspiel) et les Représentations Sacrées — plus sérieuses — du temps de Pâques (Mysterien und Moralitäten), qui suit directement le premier et qui lui est étroitement lié (3). De même, le rapport entre le sublime et le comique, le sérieux et le facétieux, la pudeur et l’obscénité permet d’établir un lien significatif entre la réflexion de Nietzsche et le Carnaval. Il ne s’agit qu’en apparence de couples de contraires, dont la co-présence hante le monde antique et le Moyen Âge (4). Enfin, comment pourrait-on oublier la question du masque et du rire, si centrale dans le Zarathustra, et le thème du renversement des valeurs et de l’ordre constitué, autrement dit le « monde à l’envers » ? Ce dernier concept a pour Nietzsche une valeur éminemment philosophique, adaptée au renversement du système métaphysique ; dans les cultes antiques et dans le Carnaval au Moyen Âge et à l’époque moderne, le renversement des valeurs, des sexes et des hiérarchies sociales avait en outre une valeur nettement politique, dont Nietzsche était bien conscient (5). 

 

1 Cet article a été conçu et rédigé dans le cadre du projet ANR SOURVA et avec le soutien du Center for Hellenic Studies de l’Université de Princeton. Je tiens à remercier tout particulièrement Emmanuel Désveaux pour nos conversations à ce sujet et pour ses suggestions toujours précieuses.

2 Pour une analyse anthropologique exhaustive et mise à jour sur le Carnaval moderne et les théories concernant son origine et sa diffusion en Europe, voir Giovanni Kezich, Carnevale Re d’Europa, Scarmagno, Priuli &Verlucca, 2015. 

3 Pour les pantomimes de Carnaval et de Pâques au Moyen Âge, voir Hermann Reich, Der Mimus, Berlin, Weidmann, 1903.

4 Il suffit de penser à la présence, autrefois commune, dans les cathédrales, de figures bizarres ou même obscènes, comme le Roraffe de Strasbourg, l’automate censé perturber la célébration de la messe de Pâques avec ses grimaces et vulgarités. L’antiquité grecque et romaine connaît bien, elle aussi, le mélange de sacré et de profane, la sacralisation de l’obscénité avec des figures telles que la Baubò, représentée dans les statuettes de Priène, dont Nietzsche et Goethe parlent souvent. Dans un aphorisme d’Humain, trop humain, Nietzsche abordera explicitement ce sujet : « En voyant certains objets sacrés de l’Antiquité. À quel point nous en arrivons à perdre certaines manières de sentir, c’est ce que montrera par exemple l’union de la farce, voire de l’obscénité, avec le sentiment religieux : le sens de cette possibilité de combinaison nous échappe, nous ne comprenons plus qu’historiquement son existence, dans les fêtes de Déméter et de Dionysos, dans les jeux de Pâques et les mystères chrétiens; mais nous connaissons encore nous aussi le sublime allié au burlesque et choses semblables, le touchant mêlé au ridicule : ce que peut être cesseront aussi de comprendre les temps à venir. » (F. Nietzsche, Humain, trop humain, I, 112.) 

5 La délibération du Sénat connue sous le nom de Senatus Consultum de Bacchanalibus de 189 av. J.-C., qui a été traduite par Nietzsche dans son cours d’épigraphie latine, est un témoignage du fait que la sanction des excès des Bacchanales avait en réalité une valeur politique. En effet, si on lit les raisons de la condamnation, il ne s’agissait pas vraiment de stigmatiser les excès, mais c’étaient plutôt les formes associatives, issues des Bacchanales, qui étaient aperçues comme une menace pour l’État. Les législateurs romains n’étaient pas préoccupés par la subversion de l’ordre social constitué se produisant pendant les Bacchanales, et dénonçaient plutôt la substitution d’un autre ordre à ce premier, un ordre fait par coniurationes, serments d’aide mutuel, alliances économiques à caractère communiste, l’institution de sociétés parallèles avec des ministères propres, comme dans une loge de la franc-maçonnerie. 

 

La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?