La grande enveloppe jaune

 

LORSQU’IL EUT L’ÂGE de quitter ses père et mère, l’ogre Loki s’en fut habiter de l’autre côté de la forêt. Il était temps, il ne supportait plus ni les soupes de Maman ni les ragoûts de Papa. 

Quand il eut achevé de bâtir sa petite maison d’ogre, Loki peignit un joli panneau à l’usage des passants et surtout de la factrice qui lui apportait deux fois par semaine une grande enveloppe jaune. Sur le panneau il avait écrit Loki Nèmepa Lèzanfan. C’était son nom, suivi du nom de sa mère et de celui de son père, comme c’est l’usage chez les ogres. 

Chaque matin Loki partait à la chasse. Chaussé de ses grosses bottes, armé de son grand couteau, il jetait sur son épaule un gigantesque sac tout raplapla et s’en allait en sifflotant. Chaque soir, les bottes sales, le couteau dégoûtant, il revenait à son logis en ahanant sous le poids de son énorme sac bourré jusqu’à la gueule. 

Les habitants qui vivaient près de cette forêt avaient une peur bleue des ogres. Mais Loki devint très vite celui qu’ils redoutaient le plus. Les autres ogres chassaient au loin, au cœur de la forêt — malheur aux enfants qui s’y aventuraient, ils disparaissaient mais c’était normal ils avaient désobéi. Avec Loki on n’était sûr de rien, il habitait à la lisière, on le voyait souvent rôder dans les champs tout autour des villages et peut-être ne croquait-il pas que des marmots trop indociles. 

À dire vrai, pour l’instant, personne ne déplorait la perte du moindre bambin. Seuls quelques villageois plus bavards osaient mentionner des ravages survenus dans leur jardin. Mais quoi ? Presque rien ! Ici, un prunier avait été rudement secoué. Là, une plate-bande de fraises avait été intégralement pillée. 

Oui, ce n’était rien ! Ces prunes, on ne les aurait peut-être pas ramassées, et ces fraises, sans doute pas cueillies. Et pourtant à chaque fois c’est l’allure de ces larcins qui effrayait, leur aspect méticuleux, sans bavure, passé au peigne fin. Plus une seule prune, je vous dis ! Plus une seule fraise ! Imaginez s’il s’en prend un jour à nos enfants. 

La rumeur enflait et plus rien ne pouvait l’arrêter. Le malheur était sur nous et Loki était tenu pour responsable de tous les maux. Tel cheval s’était blessé ou telle vache avait cessé de donner du lait, c’était la faute à Loki. La grêle avait haché menu telle vigne ou bien le clocher avait été endommagé par la foudre, c’était la faute à Loki. 

Il n’y avait plus guère que Marceline, la factrice, qui disait encore de lui : C’est un ogre comme les autres ! Comme les autres ? reprenaient les villageois, comme les autres ? Ah ça non alors ! Et d’égrener la liste de tous les ogres dont ils ne savaient que le nom mais qui ceux-là, du moins, n’étaient jamais sortis de leur forêt. L’énorme Fassdevo par exemple ou la féroce Dandoizelle, ces deux-là admettons qu’ils soient venus jusque par ici. Et je dis bien : Admettons ! Eh bien vous pouvez me croire, ils n’auraient sûrement pas attaqué les pruniers ni ratissé les fraisiers de cette manière. 

On s’était donc persuadé que Loki ne trouvait pas assez de chair fraîche dans la forêt. Les enfants désobéissants ne manquaient pourtant pas et les gosses malpolis non plus. Comment se débrouillaient les autres ogres ? Quel était le problème de Loki ? Aux dévastations qu’il causait dans les vergers et aux razzias qu’il menait dans les potagers, on mesura la grandeur de sa voracité. On la déclara sans limite. Loki pouvait tout avaler. Loki avalerait tout. Personne n’était à l’abri, tout le monde se barricada. 

Maintenant on ne voyait plus que Marceline sillonner les rues désertes. Au passage de la factrice, un rideau se soulevait ou un volet était entrebâillé. On voyait une main, un visage parfois. Il était midi mais on se serait cru à minuit. Les habitants se terraient derrière leurs portes cadenassées. Les enfants avaient interdiction de jouer dehors, et quand ils allaient à l’école, on les y conduisait en rangs serrés. Personne ne chantait plus. Les hommes allaient par deux ou trois, jamais seuls. Les femmes n’étendaient plus leur linge sur les cordes dans les jardins. Les chats et les chiens longeaient les murs sur les trottoirs vides, plus un rat, plus une souris ne sortait de son trou. 

Et ce qui devait arriver arriva, Marceline disparut. C’était un vendredi, jour maigre pourtant ! persifflèrent les mauvaises langues. Le matin, la factrice avait effectué sa tournée comme à l’accoutumée. À huit heures elle avait quitté la poste : la casquette, la sacoche, la bicyclette, le sourire, tout était exactement à sa place. À dix heures, elle distribuait le courrier à la boucherie, à midi à la boulangerie. Tout. Tout comme d’habitude, à la minute près ! Et puis ensuite ? Eh bien ensuite elle avait pris la route du Grand Bois pour porter à l’ogre sa fameuse grande enveloppe jaune. 

 

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