MONTAGNES D’HÉLÈNE, D’EDMOND, D’EUGÈNE....



De longues lignes de tristesse et de brouillard
Ouvrent de tous côtés cette plaine sans fin
Où les monts s’évaporent puis reprennent
À des hauteurs que ne touche plus le regard :
Là où nous sommes arrivés, donne ta main…
Pierre Jean Jouve.

 

Ce qui m’avait d’abord saisi dans l’appartement d’Hélène, c’était, sur la commode, ces montagnes en modèle réduit, ces reliefs que je ne connaissais qu’immenses, engagé en eux du corps et du sang remuant l’inquiétude du départ à la nuit. Il y avait la couronne du Palü et ses glaces bleues et grises, j’in-ventais plus loin le Piz Bernina, et puis, après le verrou et la longue chute de la Maloja, les cinq dents d’argent difformes du malheur dont parle Jouve, le poète d’Hélène, mais une autre Hélène aussi vaste et déroutante que les lieux de sa puissance : là, le bouclier épuisé du Piz Badile et les déchirures de granit dont l’ombre menace l’étrange paix du val Bregaglia avec ses palmes et ses noyers. Sur la commode encore, à côté, l’Aiguille Verte et ses dévaloirs, l’obélisque du Dru, les écroulements, enfoncements dans la vallée de Chamonix aujourd’hui défigurée, mais restaurée en ces terres cuites pétries d’une main ferme et précise. Une mémoire en alerte, antérieure aux opérations de l’esprit, faisait bourdonner en moi des souvenirs incrustés dans les mains, les bras, les jambes avec les marques de la nuit dont le cœur se détourne mais dont il sent, au premier instant d’imprévisible, la pesanteur et la lie se remettre à hanter sa part inconnue. Reve-naient des marches nocturnes, des escalades absurdes. Je m’en-fonçais à nouveau dans des impasses intérieures ressassées à chaque relais, d’une longueur de corde à l’autre. Je savais gré à Hélène d’atténuer, d’embrasser dans ses terres l’inquiétude intime — celle qui se dissimulait sous une ferveur ancienne, un goût autrefois puissant des glaciers et des cimes dont il ne reste presque plus rien : rien que ce besoin de consolation qui ne sait toujours pas.

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