La raison, le désert et la voix

IL EST BON de nous souvenir de Pasternak, lui qui sut, douloureusement et bien mieux que beaucoup, combien l’instrumentalisation de la poésie à des fins idéologiques était le gage de sa ruine. C’est avec une raison instruite par l’épreuve du réel qu’il pouvait affirmer : « C’est quand la place du poète n’est pas vide que croît le danger. » 

Reste que cette place vide n’est plus aujourd’hui celle que le poète devait préserver à toute force contre un pouvoir totalitaire, encore moins celle que lui valut la critique platonicienne incriminant un enthousiasme présomptueux et dangereux pour la Cité. Non, ce vide n’est pas salutaire, lui qui est engendré par « une société qui veut bien tolérer les poètes mais ne consent jamais à voir par leurs yeux », comme l’écrivait Yves Bonnefoy dans les pages qu’il consacra à Saint John Perse. Au mieux octroiera-t-on au poète le rôle de supplément d’âme, expression passablement inepte et incohérente, a fortiori dans un monde qui ne se pose guère la question de l’âme ! Il en va ainsi, par des bien des côtés, de la place de la poésie comme de celle de ces juristes courageux tenant à penser la justice et non la seule grammaire du droit, de celle des quelques philosophes attachés au mystère même de notre présence, ou de ces ministres du culte à la ferveur intelligente que la dérision médiatique raille avec une constance imbécile. Qu’un événement majeur se produise, qu’une crise brutale déchire soudain la trame programmée du quotidien, on recourra soudainement à eux, leur demandant une parole, un geste consolateur, un avis fugace, mais sans jamais considérer qu’ils puissent participer à dignité égale à l’élaboration d’une raison commune, laquelle ne saurait être que commerciale, économique, stratégique, scientifique, mais surtout pas poétique, juridique, philosophique ou théologique.

 

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