Maîtrise, rêverie, inquiétude

Photographies de Colette Gourvitch :
maîtrise, rêverie, inquiétude.

COLETTE GOURVITCH refuse de donner des titres à ses photographies et ce refus a du sens : il signifie le vœu que celui qui les regarde perçoive d’emblée leur nature d’images composées, ne s’égare pas dans la reconnaissance d’un lieu ni dans d’éventuels souvenirs. Pour elle, l’idéal serait au fond qu’elles soient regardées comme l’on regarde un tableau abstrait. Aussi veille-t-elle à ce qu’elles ne racontent rien, contrairement par exemple à la tradition de la « photographie humaniste française ». L’idée de témoignage ou de reportage ne la retient pas davantage. Ce choix sévère, que l’on peut certes comprendre à la lumière de l’extrême surabondance, partout, de photographies (aggravée par la facilité du numérique), revient à exiger une véritable attention de la part du regardeur, soit à l’honorer d’une grande confiance. Il conduit la photographe à produire des images très méditées, dont la « compréhension » ou la lecture n’est pas toujours immédiate et que l’on imagine mal saisies d’un coup, sur un simple mouvement d’inspiration — et si le hasard y joue tout de même un rôle, ce n’est pas le hasard très imprévu d’un instant qui surprend, mais celui, recherché, de la rencontre d’un motif « possible », propre à être traité.

Une telle approche implique plusieurs conséquences : d’une part un quasi renoncement à saisir ou suggérer des mouvements, d’autre part une importance primordiale accordée à la lumière et aux caractères purement « plastiques » des motifs retenus. Dès lors que ceux-ci ne présentent aucun intérêt « documentaire » ou anecdotique, ne visent à raconter quoi que ce soit ni même à susciter la surprise ou quelque vive émotion immédiate, ils seront toujours traités, en un sens, comme des natures mortes, et c’est un genre que Colette Gourvitch aborde à l’évidence avec aisance. Une route déserte qui s’enfuit au loin, un alignement fantomatique de morues séchées appendues en plein air, un azulejos isolé sur un très grand mur noir, ou bien les ombres comme peintes d’arbres invisibles sur les façades de vieilles maisons, constituent autant d’éléments de cette immense nature morte que le monde devient sous l’œil de la photographe, sauf qu’il faudrait ici préférer les mots « vie tranquille » (à l’instar des langues anglaise et allemande) ou « vie silencieuse », comme le fait le peintre Alexandre Hollan, à ceux de « nature morte », quelque peu affligeants. L’image de trois bassines de plastique posées à terre au bord d’un étang, et qui retiennent en elles la lumière d’un soleil invisible, constituent à mes yeux un exemple particulièrement réussi de cette approche du monde. Encore faudrait-il ajouter que cette singulière nature morte en pleine nature bénéficie aussi d’une construction subtile, avec les deux longues droites obliques qui s’opposent aux ovales dessinés par les bassines et entraînent le regard vers un lointain lumineux, presque le vide. 

 

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