CONFÉRENCE -

Retour

1.

APRÈS PLUSIEURS ANNÉES D’ABSENCE, je suis de retour dans cette vallée. Le même chemin m’accueille ce soir. Je retrouve son tracé de terre brune, qui se faufile toujours entre les deux souches renversées, laissant apparaître les racines nues, blanchies par les pluies et les neiges. C’est un chemin que j’empruntais souvent au lever ou à la tombée du jour. Il suit les rives indistinctes d’un torrent glaciaire, sauvage, furibond, qu’un chaos de rochers gris veinés de blanc rend sonore. Ce soir : c’est la musique des eaux de fonte des premières neiges hésitantes d’octobre. 

Depuis quelques jours, chaque soir, en suivant le chemin, j’ai rendez-vous en lisière de forêt avec une vieille connaissance : un tas de bois. Il était déjà vieux, très vieux même, lorsque je le vis pour la première fois. Mais à présent l’époque n’a définitivement plus de prise sur lui : un fantôme. Essence de hêtre ou de sapin ? Indices illisibles. Une épaisse couche de mousse recouvre cet amas sans contours comme un pelage. Dans cette forêt, au bord de ce chemin, il fait bon pourrir en paix. 

Qu’a-t-il bien pu advenir, pour que, après l’abattage de l’arbre, la coupe du tronc, le fendage des branches, après la composition intelligente du tas, on le laissât couler dans l’oubli ? Qu’est-il arrivé au bûcheron ? Est-il encore de ce monde ? A-t-il émigré ? — Pensée saugrenue pour les habitants de cette vallée, plutôt heureux de leur sort. Pourtant, ces paysans de montagne sont nos derniers vrais nomades. Chez les peuples du Grand Nord que je fréquente si souvent en esprit, le déplacement s’effectue sur de grands espaces horizontaux ; ici, le voyage s’inscrit dans la verticalité, en fin de printemps, quand les hauts alpages se couvrent de fleurs rares, et que les ciels lumineux appellent hommes et bêtes en altitude. 

 

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