CONFÉRENCE -

Europe et les clarines

 

Les candidats ne manquent pas pour être ministre ou chef d’entreprise et même haut fonctionnaire dans un blockhaus. Il est plus facile de trouver un ministre qu’un vacher. Qu’en déduire ?

Que c’est un grand progrès de la civilisation ? Adieu, bouses et bouseux ?

Le résultat ? Plus personne pour répéter

Je vous souhaite une bonne année Vaches, mules et cochons Étoupe et lin Et le paradis à la fin.

Du coup, plus personne non plus pour mettre de la justesse dans les vœux. C’est très simple. Gare à qui dirait que nous avons étendu aux humains les parcs à bestiaux ! Les fonds d’investisse-ment sont mus par un altruisme foncier. Viendra le jour d’une grande accusation : « Messieurs, la Cour ! » La Cour ? Un torrent de vaches déboulant dans le prétoire. Le jugement sera sévère : vous avez détruit au lieu de goûter la civilisation.

— J’achète, je construis des centres commerciaux, je profite des baux, je rentabilise en cinq, sept, dix ans maximum.
— Meuh !
— Et je revends avec une belle plus-value.
— Meuh !
— Bon… Je suis entrepreneur.
— Meuh !
—…Ministre de l’agriculture ?
— Meuh et remeuh !

Donc, répétons qu’on s’instruit auprès des vaches. (Les plus grandes leçons se font à livre ouvert.)

D’abord, elles sont très belles (dans l’absolu ; relativement, plus ou moins : je mets l’Hérens en tête, puis la Salers, l’Aubrac et la Charolaise, un faible aussi pour la Bazadaise et la Blonde d’Aquitaine). Boôpis Athéna, boôpis Héra ! Qualité suprême chez les déesses : le portefeuille ? la mise en plis ? Non ; boôpis : des yeux de vache. Homère l’aveugle voit l’évidence. Et les Égyptiens, le Fayoum, l’Orient… en sorte qu’on peut bien se moquer des goûts simples (ajoutons le béret, par exemple, le terroir, toutes les caricatures qu’on voudra), on se trompe lourdement — tout cela, « les poires blondes, les abricots couleur de flammes, les pommes parfumées du coteau », ajoutons les Gravenstein rouges de Vex, rouges et gicleuses, ça saute au nez, aux yeux, parcourt l’Europe (encore une histoire de vache ou plutôt de taureau enlevant la belle Phénicienne) et l’Orient plein de promesse et de bonheur.

Un parking ?

Coup de corne dans les chéquiers.

Ensuite (c’est-à-dire à la fois), elles ruminent, ces vaches, d’où l’air méditatif, l’air terrible et l’air doux. Le mufle humide vous plaque un baiser énorme ! avec souffle et vapeur par les naseaux. Le hammam est dans l’alpage. Et que nous dit ce souffle ? Rumi-natio. C’est-à-dire l’art de la lecture et du profit intérieur. Le Moyen Âge en concentré : voici, ruminatio, le concept-modèle issu du concret le plus puissant, l’art de l’ingestion, de la diges-tion de l’essentiel. Les moniales dans les prairies, les clarisses-clarines ruminent les paroles qui comptent. Ruminer ! Maître mot de la lecture médiévale. Les yeux, les lèvres, la bouche et tous les orifices du cœur et de l’esprit. Les syllabes dégringolent dans le secret, cascadent là où nous sommes et aimons. D’où suit, l’image-réalité de ces bestiaux aidant, qu’on ne va tout de même pas faire transiter de panse en panse ce qui manque de substance : il faut de la bonne herbe, de celle qui ne se flétrit pas ; donc qui se transforme, vit et nourrit. Un livre avec la réalité dedans qui fleure bon ! car nous y sommes inscrits. C’est la leçon du psaume : sicut fenum ! N’insistons pas : qui a de grandes oreilles comprendra.

Ensuite et ensuite, et donc à la fois, il y a l’architecture, soit leur prodigieuse-puissante anatomie. Écoutons Chappaz : « Je la regarde cette libre race d’Hérens dont la beauté animale vaut bien celle des cathédrales dirais-je, si je me laissais emporter par le souffle qui descend le Rhône jusqu’à Marseille. Quelle architecture ! Regardez les reines quand elles croisent en une fraction de seconde leurs cornes luisantes, effilées, quand elles piétinent les pâturages son-nant comme si elles vendangeaient la terre, quand elles tordent leurs reins comme des souches nerveuses, quand les gros muscles des épaules claquent, quand elles chargent en avalanche. Quels poitrails : comme des porches ! Quels fanons : larges comme des faux ! (…) Nos vaches sombres, ce sont nos âmes primitives. »

L’architecture, c’est vrai, est une question d’âme. Et l’âme est extrêmement matérielle. Ayons pitié de ceux qui se nourriraient d’un lait ou d’un jarret virtuels. Stérilisés ! Qui n’a jamais vu, aimé un village ne peut construire de ville. Tout juste bon à prendre un cocktail en terrasse, le misérable, les cours du jour entre les mains. Et qu’est-ce qui fait un village ? Pas seulement des maisons avec toute la vie dedans et le génie vernaculaire qui réchauffe les pierres et ajointe les madriers, pas seulement, en l’occurrence, les chalets, les granges, les raccards serrés comme des poules, — pas seulement la pauvreté-richesse, mais aussi les vaches. Un village sans ces animaux-là est un souvenir de village, guère plus.

Et je ne parle pas de ce qu’on voit avec elles : en plein exer-cice, une école de sérénité nerveuse, irritable, jalouse, avec des frémissements soudains comme une onde qui parcourt les flancs, laissant à intervalles réguliers une carte de visite toute ronde, une galette sombre vaguement spiralée comme une glace italienne.

Du coup, les géotrupes s’activent par en dessous. (C’est mieux dans l’alpe, c’est plus visible. Mais enfin, toutes n’ont pas le sabot alpin, quoiqu’il y ait du chamois qui sommeille jusque dans la Normande ; on l’a vu). Le sol est fécond ; l’inverse de l’asphalte. Elles secouent la lourde cloche en signe de dénégation : des mil-lions pour quoi ?

Entendons-nous : il n’y a pas d’allégorie, il n’y a pas de proso-popée. Juste un acte de présence, campé sur ce qui tient. Paisible sous l’ondée. Ou bien folâtrant selon les bonheurs du jour. Foin des ingénieries ?

L’art d’Hélène, c’est de montrer cela. Ses montagnes étaient habitées. Le trait léger cerne d’admirables bêtes joyeuses, pesantes et sociables. Tel est l’allégement pour un peu de paix, avec la main caressante qui fait ces dessins : oui, l’art de l’âme primitive.

Eh bien, nous n’irons pas par quatre chemins : bravo.

C. C.

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