LES CENT SONNETS DE KER BORNY

 

Aquarelles et dessins d'Antoine Debré.

Louis-le-Grand.

Foyer de résistance aux allures de couvent
Fourbissant du Savoir les armes redoutables
De son seul nom déjà, le Lycée Louis-le-Grand
Donnait à l'ennemi allure pitoyable.
Entrés en classe armés et aux gestes brutaux,
Les Boches revenaient arrêter les élèves,
Le silence portait le mépris au plus haut.
Autant de violence, et la rage se lève !
Ou lutter l'Allemand ou tenter l'examen :
De quel côté était le seul et vrai courage,
N'écouter que sa rage était passer la main ?
Maintenant qu'en son temps je mets fin à l'ouvrage
Je comprends qu'écrivant et non de se faire tuer
Soi-même on peut sa vie à soi se la voler.

La vie.

Dans un miroir déjà l'enfant se le demande :
Pourquoi a-t-il fallu qu'il soit celui qu'il est ?
Qui aurait-il été d'un père unique au monde,
Mais d'une autre maman qui l'eût bien plus aimé ?
Oui, pourquoi suis-je moi et toujours pas un autre ?
On n'est pas qui on est si on se traîne en soi.
Qui le niera jamais : la volonté est nôtre
Et de se dépasser, pour nous tous, est la loi.
C'est bien l'amour qui veut que la vie on endure,
C'est pour lui que j'écris, c'est donc lui qui m'a fait.
C'est de l'amour qu'on naît, c'est de lui qu'on perdure.
La vie à tant souffrir, en fin de compte plaît.
Qu'attendons-nous de mieux d'une autre vie à naître ?
Vivons-nous pour mourir ou mourons-nous pour être ?

La myopie.

Consentir à moins voir c'est retrouver l'enfance
Et davantage encore : revenir au-delà
Chacun de nos regards signera notre absence
Pour qui le veut le ciel sera dans ces yeux-là.
Pour un myope, en effet, quand il cherche à séduire
Retirer ses lunettes est un bien grand secours.
Loin on emporte ailleurs d'un seul de nos sourires
Et de chaque visage on ne voit que l'amour.
À mes yeux nus je dois d'être votre poète.
De ces vers-ci je peins tout autant que j'écris
Et c'est par amitié que je pars en conquête.
Par leurs tableaux prisé, des peintres j'ai appris
Qu'un voile sur le monde au pinceau on enlève
Et qu'alors ce qu'on voit est bien plus beau qu'un rêve.

Pêcher.

Trouver un vrai beau coin n'est déjà pas facile :
Les arbres et la lumière et aussi le courant,
Sans oublier le vent dans la ligne gracile
Et les reflets dans l'eau toujours éblouissants.
La saveur d'un baiser du bouchon que l'on pose
Est si douce à goûter que vite on se reprend.
Enfin on finira par bien tenir la pose
Et le sommeil sera celui d'un jeune enfant.
Entouré de jolis petits cercles qui bougent,
On savoure longtemps sachant ne pas broncher
Les palpitations du liège au point rouge.
Le mot le dit : on pêche et sans encor pêcher.
La ligne est, pour beaucoup, tout le bonheur sur terre ;
Mais on ne le sait plus quand malgré tout on ferre.

Cendrillon.

Qui nous dira jamais d'où la musique vient ?
La danse la reprend, l'accompagne et la vole.
Et pour en faire quoi ? Ma foi, n'en sais trop rien
Si ce n'est qu'à la fin pour un peu on s'envole.
Quand on sait bien danser on dessine d'un corps.
On avance on s'arrête et puis c'est la folie.
Pas de meilleur moyen de bien perdre le nord
Que de faire tourner sa tête si jolie.
Heureuse prisonnière au gracieux tourbillon,
La fleur de mon sonnet par la taille enlacée
À vous je le révèle : son nom est Cendrillon.
Tant qu'il l'a, en dansant, si follement grisée
Le fils du Roi ne fut que d'un père un féal
Sa royauté ne l'eut qu'au sortir de ce bal.

Le Luxembourg.

Comme d'une paroisse on est d'un beau jardin.
Du très doux Luxembourg je vénère les arbres
Dont sur les troncs, de l'eau les reflets de satin
Accusent des oiseaux la petite palabre.
Sans que jamais personne n'en épuise le miel,
Fontaine Médicis, Acis et Galatée
De leur grâce refont d'une grotte l'hôtel
Où, bible de l'amour, poésie est fêtée.
On ne dit pas assez que nous sommes bénis.
Valéry a raison, d'un gazon l'herbe est sainte
Qui le chagrin apaise et pour un peu bannit.
La nature à l'automne est de tristesse atteinte.
D'en être tant peiné nous avons tous bien tort.
D'amour il n'est jamais que le beau feu qui dort.

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La montagne.

Pas d'autre vie pour lui qu'en grande randonnée.
Au Cervin il cherchait, fût-ce au prix de la mort,
Forte terriblement, douce, douce et rouée,
Avec la montagne un impossible accord.
Rémy ne montait plus et puis montait encore
Et encore un peu plus, de quoi mourir assez.
Pour un peu, pour un pas, et pour un pas encore,
La montagne vous prend, c'est vrai, quand vous l'avez.
Tu l'aimais, n'est-ce pas, à la grande folie,
Pauvre Rémy mon frère, mon beau Rémy aimé,
Ta montagne à jamais pour sa mélancolie ?
Il est grand le bonheur de s'être retrouvés,
Tandis que le couchant embrase la Saulire,
Qui de nous deux, dis-moi, plus que l'autre délire ?

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Paris.

Mon Paris ne vit que de sa propre mémoire.
Seraient-ils un peu laids, ses monuments sont beaux.
Ils nous grisent souvent comme un peu après boire.
Mais après tout, déjà, l'île est entre deux eaux.
La ville à chaque pas nous offre un portefaix.
Le canal Saint-Martin : Amsterdam affermie,
Boulevard Saint-Michel : le cours Mirebeau d'Aix,
Dans la rue de Tournon : la tant belle Italie.
L'aime-t-on d'autant mieux qu'on y serait ailleurs ?
Comment dire, en effet, que pour la vie rêvée
On ne saurait trouver un autre endroit meilleur.
Et puis, rien de plus beau la Concorde avivée
Que le flot des voitures au coucher du soleil
Lui aussi revêtu de chauds reflets vermeils.

Le piano.

Ouvert, on aurait dit un grand oiseau blessé.
Par sa pose annonçant de sa mort l'harmonie,
D'un clavier jauni par la musique usé,
Un pianiste jouait ce moment d'agonie.
Que nous disent les notes ? Au fond, on ne sait pas :
Du soleil en la mer la très lente déclive,
La terre aussi qui tourne sans savoir pourquoi,
L'orage déchaîné où la lune s'avive ?
De son phrasé gracile aussi bien qu'évident
Ce soliste nous comble en usant de magie
Sans qu'on sache trop bien s'il n'est pas un forban.
La musique n'a pas de sémiologie,
Si en sommes pourtant affidés éblouis
C'est qu'à l'éternité nous tous sommes promis.

L'Abbatiale.

Dans l'écrin de verdure au doux vent frissonnant
Blanche, l'abbatiale en devenait absente.
Plus que vide à souhait dans le plus pur roman
On eut dit le foyer de la douceur ardente.
Ne parlons pas de Dieu pour ne pas l'abîmer.
Il se vit, se respire et s'écoute en silence.
Alors de lumière envahit tout entier.
On ne peut plus douter de sa magnificence.
Un moment passé là et c'est l'éternité.
Et non pas seulement la mort anticipée
Mais tout son sens rendu au beau mot de bonté.
Non, cette splendeur ne s'était en rien trompée.
Jamais plus le bonheur ne sera mesuré.
Il suffit d'écouter pour en être assuré.

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