LE SECRET DE L’UNIVERSITÉ

Traduction par Jean-Luc Evard.


Présentation.

 

 

GRÂCE au recul d’un demi-siècle, et comme toutes les pensées attentives, la conférence d’Eugen Rosenstock-Huessy ici tra-duite s’est enrichie d’une actualité d’apparence énigmatique. En 1950, Rosenstock-Huessy n’est plus sujet allemand, mais citoyen américain depuis dix-sept ans : en novembre 1933, au moment de quitter l’Allemagne pour les États-Unis, il a renoncé à sa nationalité d’origine. Nous avons déjà évoqué brièvement sa biographie dans le cahier 26 de Conférence où nous éditions « Hitler et Israël », lettre dans laquelle Rosenstock-Huessy parlait en Allemand à une Américaine. Dans la pré-sente allocution, il s’adresse à l’inverse en Américain à des Allemands. Forçons le trait : dans la lettre de 1944, il parlait « hébreu » (en rappe-lant comment Amen exprime la quintessence « Que Ta Volonté soit faite » de toute prière) ; dans l’allocution et conférence de 1950, il parle « latin », en montrant comment l’Université, universitas, fut l’arche de l’histoire européenne en tant qu’elle fut le clerc institué en ordre, en état. Nous publierons bientôt un texte de Rosenstock-Huessy dans lequel il parle « grec ».

La plus évidente de ces actualités intempestives tient à l’achèvement, sous nos yeux, du processus d’obsolescence de l’Université des origines médiévales. Qu’un citoyen américain d’adoption vienne rappeler à ses collègues d’Europe comment leur institution, universitas, fut le soubassement et le pilier des deux destins, le temporel et le spirituel, de l’homme d’après l’Antiquité gréco-romaine — ce retour aux sources émeut, nous qui les voyons bientôt taries pour toujours. Même si, dans ces lignes, l’Ancien Monde semble s’augmenter du Nouveau, qui le confirmerait puisque les college américains ont repris la forme européenne de la chaire, on sera étonné que l’orateur emprunte le chemin inverse : il loue les Temps modernes, Wittenberg, Rostock, Cambridge. Plane donc en réalité comme un relent de désuétude lucide dans les accents de cette démonstration, une manière discrète (à la fois polémique et diploma-tique), chez l’orateur, de suggérer qu’il parle, déjà, de l’Université

euraméricaine — au futur antérieur, comme si, déjà, elle n’était plus que le simulacre d’elle-même. De fait, la simple existence de l’Université durant les douze ans de régime hitlérien (le fait qu’il ait seulement pu y avoir l’Université dans et pendant un régime concentrationnaire) offense si gravement le souvenir de son invention humaniste — que le temps (ce passé anticipé des choses pas encore disparues) et le ton adopté en sourdine par l’auteur s’imposaient. Du moins s’imposaient-ils à tout universitaire, étudiant ou enseignant, pour qui il y a incompatibilité évidente, implicite, inconditionnelle entre l’universitas (sa paideia, son encyclopédie, son intercession ininterrompue entre le faire savoir, le penser et l’inventer) et toute société de tyrannie programmée.

Pourtant, ce futur antérieur virtuel adopté en 1950 a aussi valeur de présent. De l’autre côté du rideau de fer, à quelques kilomètres de l’amphithéâtre où se donne cette conférence, en plein territoire totalitaire, il y a des universités, et même de prestigieux monuments (Berlin, Königsberg, Cracovie, Prague). C’est un raccourci saisissant, devant lequel Rosenstock-Huessy ne recule pas : nous, l’Université, dit-il en 1950, nous sommes l’alternative. On comprend l’idée (ou plutôt l’image, qui oppose au glacis le principe encyclopédique du savoir à la fois divers et ouvert), mais sans adhérer à l’effet simplificateur du raccourci : l’Université n’est pas une Société en miniature, pas non plus, par conséquent, une contre-société.

Mais aujourd’hui ce monde-là aussi, le glacis, a disparu. À quoi tient alors que persiste, ou que se ravive le sentiment que, même après ces désastres, auxquels elles semblent avoir survécu, l’Université et la cité se désaccordent gravement ? et qu’il y a dans la faille aujourd’hui largement creusée moins l’effet à retardement de la démission commise hier en régime totalitaire que le signe d’une prochaine dyschronie, et d’une massive déshérence de l’institution romaine qu’est l’alma mater ?

La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?