LETTRES À DES ALLEMANDS (II)

 

Traduction par Charlotte Audiard.


À J.E.F., industriel dans les Montagnes du Harz
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...SEPT ANS se sont écoulés depuis que nous avons reçu votre dernière carte de Noël ; cette fois c’était seulement une carte ornée des traditionnels symboles de la fête et d’un message de vœux imprimé en gros caractères gothiques. Oui, le dernier message personnel que vous nous ayez envoyé remonte à 1934 ; il était accompagné d’une jolie brochure dans laquelle vous racontiez l’histoire de l’industrie de la baignoire et du seau, glorifiant le nom de l’entreprise familiale, la fidélité de votre famille à l’artisanat, l’application au travail toute saxonne de votre famille. Ces vœux de Noël étaient votre lien de mémoire avec le monde extérieur. Avant 1939, pour autant que je sache, votre modeste usine de seaux et de baignoires fabriquait déjà des coques d’obus et des chenilles de chars.

Nous nous sommes rencontrés en 1927, lors de notre premier et unique voyage en Amérique ; votre ami Behrendt, qui est mort au printemps dernier, professeur révéré et respecté au Darthmouth College, vous avait présenté à moi ; et quand vous vous êtes assis à la table du dîner dans notre très modeste appartement de Long Island, vous avez été innocemment ravi de trouver dans le repas la même sorte de simplicité que vous aviez délibérément placée dans votre propre vie, en défi aux coutumes de votre communauté. Vous nous avez parlé de votre épouse et de vos cinq enfants ; de votre amour pour les fruits et les légumes crus, aliments qui peuvent être consommés sans être cuisinés, de la façon dont vous aviez renoncé au linge de table et à toute forme de service compliqué, afin de rendre la famille autonome et autosuffisante.

« Les gens sont esclaves de leurs biens ! » vous êtes-vous exclamé. « Certains de mes amis pensent que je suis pingre parce que je n’ai pas le même train de vie que d’autres gens qui ont les mêmes revenus et occupent le même poste que moi dans la communauté. Mais je leur dis que ce n’est pas pour faire des économies d’argent : c’est pour économiser mon temps et ma vie, les garder pour des choses meilleures. »

Puis vous nous avez raconté une petite histoire que je chérirai toujours, sur une riche famille allemande dont les enfants n’avaient jamais joué avec leurs parents, et ne les avaient même presque jamais vus, avant l’inflation ; mais quand la famille perdit tout son argent, tout le monde se mit pour la première fois à faire tous ensemble des promenades à la campagne, et les enfants adoraient être avec leurs parents et partager leur vie. Dès que les conditions financières furent stabilisées, la mère et le père retournèrent à leur ancienne vie d’ostentation : théâtre, concerts, clubs privés, soirées. Les enfants étaient inconsolables. « Je ne veux pas que mes enfants réclament jamais une autre période d’inflation », avez-vous conclu, « alors j’ai tenté d’arranger ma vie en accord avec les idées de votre grand Emerson, dans son Essai sur la vie domestique ».


 

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