VILLE EN RÊVE


Traduction de Christophe Carraud.


ON TROUVE au début des Lettres de Calamandrei, comme une sorte d’ombre portée sur la correspondance offerte au lecteur, ces pages brèves que nous publions ici (Lettere 1915-1956, Firenze, La Nuova Italia, 1968, p. 1-3 : « Città sognata »). Le 8 septembre 1943, Calamandrei est sous le coup d’un mandat d’arrêt pour activités antifascistes. Il se réfugie à Colcello, en Ombrie, et, l’Histoire continuant de déformer l’époque et les visages, il écoute à nouveau le temps profond d’une tout autre patrie — celle, si réelle et si rêvée, que l’Inventaire d’une maison de campagne avait fait vivre.

*

Mémoire, ô source souterraine de ma continuité et de ma fidélité secrètes, que restera-t-il de toi (que restera-t-il de moi) le jour où mon cœur aura cessé de battre ? Peut-être auras-tu cessé, alors, d’être un discours cohérent et suivi, où le récit des faits suit l’ordre apparent que la vie leur donne : une phosphorescence fragmentaire d’images isolées, privées de temps et de sens, comme celles que laissent les rêves au réveil ; non point des souvenirs retrouvés et assurés, mais d’inquiets appels à un souvenir qui veut affleurer mais aussitôt le regrette et s’en va, comme l’impalpable résille d’une toile d’araignée malmenée par le vent qui vous effleure au pli des yeux, mais qu’on ne parvient ni à défaire, ni à saisir tant elle est fine.

Ce sont des lois mystérieuses qui président aux choix de la mémoire dans les figures offertes par les événements quotidiens : elle fait s’abîmer les plus nombreuses dans un puits sans fond, pour toujours, et marque les plus aimées de cette mystérieuse touche de phosphore, qui même après la mort devrait suffire à les faire remonter de l’obscurité, de loin en loin, comme font les méduses luminescentes.

Je ferme les yeux. J’essaie d’imaginer comment me souvenir de la ville où je suis né, si je devais ne jamais plus y revenir et que s’effaçât à jamais ce programme d’utilités contingentes où la vie enferme tous les jours mon itinéraire entre ces murs. À quels carrefours de rues connues s’arrêterait la mémoire, dans la liberté de son caprice ? Quelles voix chères, quelles voix préférées irait-elle écouter parmi ces maisons ?

Dans les fragments d’une amphore, l’œil de l’archéologue découvre avec piété, sous les incrustations des millénaires, une lueur d’éternité, que nos contemporains pressés n’eurent pas le temps de regarder. C’est avec la même piété de survivant que j’interroge la ville autour de moi, comme si je l’avais déjà rêvée, et qu’au réveil je voulusse me souvenir de ce rêve : il me semble découvrir ces visages et ces murs comme si je revenais de l’au-delà, invisible, pour les reconnaître après deux mille ans, comme si tout ce qui m’entoure avait été perdu depuis un temps infini, et retrouvé pour un seul instant.

Ceux qui ont échappé à la mort racontent que pendant l’agonie, les couleurs du monde se ravivent, se détachent sur un horizon étrangement lumineux, redevenues neuves et comme lavées. Cette illumination est peut-être le véritable visage des choses, qui ne se révèle qu’au moment de les saluer pour toujours ; pour parvenir à les voir comme elles sont, il faudrait porter sur elles un regard détaché, comme si on les considérait pour la dernière fois.

Comme nous avons peu perçu ce qui s’épanouissait autour de nous ! Voilà plus de cinquante ans que je longe cette grille, qui laisse au printemps se répandre les branches des rosiers. Chaque matin, quand je passe en toute hâte, je me promets de faire halte le lendemain : et c’est ainsi que depuis cinquante ans, je n’ai pas trouvé un instant pour regarder ce qu’il y a au-delà des grilles.

Mon amour, comme nous avons peu profité de la vie que nous avons passée ensemble ! Te rappelles-tu comme nous savions, dans les premiers temps, choisir les sentiers à travers les collines couvertes de forêts ? Depuis, décennie après décennie, nous nous sommes si souvent promis d’y retourner ; mais je ne quittais pas ma table de travail de toute la journée, et le soir était trop sombre pour se mettre en quête des layons dans les bois.

Et vous, mes amis, à qui j’avais tant de secrets à confier : il me semblait avoir toute la vie devant moi pour rester avec vous, et j’ai toujours renvoyé à plus tard ce que j’avais à vous dire. Je ne m’en aperçois qu’au moment où je n’ai plus de temps pour les longs discours…

Je voudrais pouvoir errer à l’aventure par ces rues, comme quelqu’un qui n’a rien à faire, sans but et sans horaire, et qui n’est pas obligé de rendre leur salut à ceux qu’il n’aime pas. Combien d’heures de ma vie m’ont été volées par ces intrus, qui ont respiré un air qui était à moi et fait de l’ombre à mon soleil ! Mais maintenant que je pars, je leur demande seulement de ne pas venir encombrer les lieux de ma mémoire. M’avancer invisible, de moi-même à moi-même passer en revue les choses aimées que demain je devrai quitter, pour choisir parmi elles celles auxquelles je voudrais rêver quand je les aurai perdues pour toujours : j’espère que mes supérieurs ne me refuseront pas un dernier jour de vacances, pour aller faire mes adieux à la ronde. Pensez qu’à l’exception de ces souvenirs, je ne pourrai emporter dans mon voyage d’autre bagage avec moi : et je partirai seul.

 

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