HABITATIONS

 


De l’enfance.


DANS la paix des après-midis d’août, ma mère passait dans chaque pièce de la maison pour fermer tous les contrevents de la façade blanchie par le plein Sud, ne laissant du grand jour qu’une colonne vertébrale de feu au centre des fenêtres. Pour ce geste, elle avait un verbe : cabaner.

Pétale de sens, qui a chuté dans un puits, et dont, durant l’enfance, j’ai suivi de tous mes yeux l’éclat, intense d’abord, puis de plus en plus faible, avant sa disparition.

Peut-être ce verbe a-t-il présidé à ma passion des cabanes : constructions éparpillées dans le vignoble, souvent délabrées, aux toits faisant ciel (comme on dit d’un navire qui fait eau), avec parfois, dans les brouillards épais de novembre, l’irruption d’un refuge, intact, qui, porte poussée, s’ouvrait sur un caractère, sur une nature ; comme si, en un regard, il avait été donné de lire dans la carrière à ciel ouvert de l’âme humaine : intimité de quelqu’un dont l’œil, le plus souvent, était clair, et le cœur juste et bon.

*

Tout à coup, je me revois, assis devant le feu de la cheminée en coin. Alors que toutes les autres cheminées de la maison trônaient fièrement au centre des murs, cette cheminée, sans grâce, au coin comme une anomalie de l’espèce, se trouvait dans la cuisine, une pièce grise, aux murs muselés de béton. L’avantage de cette cheminée sur toutes les autres résidait dans sa solitude à briller d’un feu.

Assis sur une chaise, je restais des heures durant à regarder ce froissement maigre de l’air, souple comme une aile, qui donnait à la pièce âpre un semblant de confort, de chaleur humaine.

Quand la main du froid commençait à peser sur mes épaules, je me levais et confiais mon dos aux ondes chaudes, que le mur en coin, décuplant leur force, renvoyait comme un diamant taillé réfractant la lumière.

J’aimais ce feu squelettique.

J’ai du mal à me souvenir de la provenance du combustible mais je sens encore passer dans ma main de courts morceaux de bois visqueux et froids qu’on amoncelait sur quelques brindilles qui commençaient tout juste à crépiter. Le feu pris, je sortais voir l’épaisse fumée aigre qui montait lentement et qui, les jours de pluie, envahissait toute la pièce, nous forçant au dehors.

Prise dans les puissants froissements de l’air, la cheminée demeurait toujours parfaitement immobile. Elle ne tirait pas assez mais nous prévenait du passage des oiseaux. Chaque année, en fin d’automne, au-dessus de la cheminée, bien au-dessus de la cheminée, entre deux marées du vent, voyagent les vols de grues, par-delà les routes, par-delà les rivières, et même, m’avait-t-on dit, par-delà les montagnes. Quand les vols se trouvaient à la verticale de la cheminée, leurs appels résonnaient dans le conduit, sur chaque face de suie de la hotte. Nous sortions. Et la faible fumée qui s’élevait, fêlure dans le ciel gelé, ne semblait jamais pouvoir les atteindre.

 

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