ALTITUDES (III).


Calcaire.


RUGUEUX, sec, poudrant les doigts, plein de piquants et d’angles qui coupent — fruit de l’immense amour des sédiments de mer dont il conserve les empreintes de bien avant la crue humaine, — secoué, refoulé, attiré par l’essor de l’Alpe intérieure dont les grandes vallées glaciaires le séparent, le calcaire est devenu montagne.

Est devenu falaise : abrupts qui vibrent sur quatre cents sur mille mètres : cirque, aiguilles de Varan, d’Archiane, muraille des Fiz.Vigie noire, la pyramide glacée de l’Eiger.


Ample ou commune, la paroi ne quitte pas l’ivresse du roc et du vide : c’est une escalade chaude, sans neige ni rimaye à la base, l’à-pic sur des pierres et des arbres, ou sur de douces prairies bovines. La ciselure des saillies, la rareté des fortes prises défient l’amant du granit aux dalles et fractures d’athlète : car le calcaire fait qu’on sautille sur des pointes, qu’on adhère à l’épiderme du roc, dentelle.

Foisonnant de bosses, de toits et surplombs, de dents aux cassures effilées, la roche prend des figures humaines : crânes ou casques, orgues frisées de sapins noirs sur la crête, alpages verts jusqu’au ras du vide. Comme pour narguer la pesanteur, en pleine paroi le pin, l’épicéa grandissent.

Pour qui a soif, le calcaire est sans complaisances : de longs plateaux étalent des fraîcheurs de foins, supportent les futaies humides ; mais aucune eau pure ne demeure. Fuyant enfouies par les fissures, les eaux sculptent un cosmos de cavernes : nuit des rivières géologiques où tâtonne le spéléologue, prospecteur d’un mythe inconnu. En surface, le berger a creusé des fûts pour la pluie, le filet rare d’une fontaine.


Par les terroirs des Aravis, à l’envers des Pointes Percée ou d’Areu, affleure un calcaire bleuté comme des remous d’eau qui ruisselle. Sol plat ou de moindre pente, le génie du karst a joué : lapiaz : c’est un piège de rocs à ravines, un dédale pétri de gerçures. Jadis sous l’humus forestier, des eaux stagnantes ont gelé à rompre la pierre ; acides, elles ont dissous, perforé le roc, l’ont taillé en lames de couteau. Entre les trous et cannelures, les résines ont mis du terreau : fleurs et couleurs flottent dans la rocaille, et des fougères, des mousses jaunies, les racines de quelques troncs maigres. Quand le végétal s’empare d’un lapiaz, les failles guettent : par là des hommes se perdent. Mais plus haut que les deux mille mètres, il n’y a que la roche nue dont on enjambe les crevasses. Tel un squelette énorme avec ses crocs et ses creux, le lapiaz est une trace aiguë des forces qui font la montagne.



Télecharger l'intégralité de ce texte en PDF