EN PAIX MAINTENANT REPOSE

I.
Clocher, cathédrale Saint-Sauveur,
haut dressé,
tambour vibrant dans la nuit d’hiver
que vient battre la mémoire.
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Deux ans, mère, que tu n’es plus,
deux ans et quelques mois, rien ou bien tout,
— et voilà qui est terrible et magnifique :
le temps ne compte pas face à la mort, la mort
bien comme la vie, éternelle,
et se riant du temps.

 

Ainsi, puisque seuls nos jours connaissent le temps,
ceux que nous aimons, ils n’ont pas disparu
il y a longtemps ou bien à peine
mais ils sont partis, eux, sans retour.

 

Ils sont, définitivement, hors du temps,
hors de tout, nulle part.
Ils sont — intangibles.

 

Et d’eux jamais nous n’aurons de nouvelles
mais, grande lame qu’est la nuit d’hiver,
l’immense manque qu’ils sont
se dresse et taille en nous un visage invisible
et ses balafres parfois en nous comme un sourire
— plus invisible encore.

II.
La cathédrale est un amoncellement d’époques cousues l’une à l’autre sans dessein, comme un enfant assemble des cubes épars pour construire sa maison d’un moment. Bricolée par le temps, grande casemate plus rapiécée que glorieuse, tissu plein de coutures : hors ce grand tambour du clocher, dressé, lumière dans la nuit avec ses abats vent vibrants — ainsi les cordes sur le fût de ces tambours de Provence qui font un bruit de haubans quand la baguette frappe la peau.

 

 
III.
Quel âge avais-je donc, t’accompagnant ?
Je ne sais plus.
Je revois ta mantille, entends le remugle,

 

la bouillie du latin : 

et cum spiritu tuo, tu tu o, tu tu o,
le prêtre rondouillard lointain, violet,
puis souvent le long ennui du dimanche
— moments fades, pourtant si profondément vécus
où j’appréhendais l’ancienneté des langues,
et que toujours l’on parle au nom de,
enfin cet amour bancal qui rassemble les hommes,
le peuple cabossé de Dieu.

 

À peine plus tard ce fut la Grande Communion,
procession de blanc vêtu,
la main du père sur l’épaule,
le sentiment d’entrer dans l’âge solennel.

 

Bien des années après
— mais que sont les ans face à l’amour ? —
le fils tiendra le père, je soutiendrai ta marche,
ton rythme ralenti mais fidèle :
la messe mardi midi, le whisky tous les soirs !

 

Est-ce donc cela le divin ?
La tresse qui unit l’enfance au plus haut désir,
l’amour de qui faiblit
et le verre et le rire et de désir de vivre
et d’aller tel le vent, tel le cœur défroissé,
une parole comme : « Lève-toi,

 

tu es mon fils ; moi, aujourd’hui, je t’ai engendré »?

 

 

 

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