LE CULTE DE L’ENFANCE (1966; extraits, I)

Traduction par Véronique Betbeder.

 

Préface.

 

EN 1935, l’auteur de cet essai publiait, en collaboration avec A.O. Lovejoy, ce qui aurait dû être le premier tome d’une histoire documentée du primitivisme en quatre volumes. En raison de la deuxième guerre mondiale et de l’incapacité de nos collègues à produire les volumes dont ils étaient chargés, seul parut Le Primitivisme et ses corollaires dans l’Antiquité. En 1948, après la démobilisation, une série d’essais sur ces mêmes idées au Moyen Âge vit le jour, et on put espérer reprendre les travaux interrompus selon le programme d’origine. Cet espoir ne se concrétisa pas. Dans le même temps, il devenait manifeste que tandis que les praticiens de l’anthropologie culturelle s’employaient à détruire la théorie de ce que nous avions appelé le primitivisme chronologique, on continuait à croire en un primitivisme culturel, mais sous des formes et avec des manifestations différentes.

La colonisation des deux Amériques avait mis à mal le mythe du bon sauvage. La place de l’Indien d’Amérique fut donc reprise par le Polynésien. Grâce aux romans de Melville et aux nouvelles de Somerset Maugham, grâce aussi aux tableaux de Gauguin, on se représenta la vie en Polynésie comme un rêve où se mêlaient félicité érotique, danses, chants et festins. On n’en finissait plus de chanter les louanges des Polynésiennes, si tendres, si belles, si complaisantes. Mais une fois encore l’ethnologue intervint et, apportant une connaissance plus précise de ces peuples, ouvrit la porte au désenchantement. Car si l’on pouvait blâmer l’Europe de leur avoir apporté la rougeole et les maladies vénériennes, on ne pouvait guère la rendre responsable de la présence du pian et de l’éléphantiasis. Cependant, la vie y demeurait suffisamment douce pour attirer les tenants les plus modérés du primitivisme. Pour ceux-là, amoureux d’une vie où la déesse Nature se substituait à l’Art, où elle offrait aux êtres humains tous les bonheurs terrestres sans rien demander en retour, il n’y avait rien de mieux que les îles des mers du sud.

Quand l’Art cède la place pour de bon, seul le primitiviste pur et dur peut y trouver son compte. L’un des partisans les plus anciens de cette tendance fut Juvénal, le chantre de ces peuplades mangeuses de glands, qui vivaient dans des cavernes et méprisaient le confort et ses raffinements. Les primitivistes, modérés ou non, s’accordaient à dire que la civilisation n’était qu’une accumulation de choses superflues, qu’elles soient le produit de la connaissance, de la loi, du gouvernement, ou des différents arts et métiers. Mais, tandis que le primitiviste modéré soutenait qu’une vie simple et naturelle était en fait plus agréable et source de moins de labeur que la vie artificielle et compliquée de la société moderne, le primitiviste pur et dur n’avait que mépris pour ces considérations hédonistes et préférait se passer de tout ce qui n’était pas indispensable. Son modèle, c’était Diogène de Sinope, qui avait jeté sa coupe après avoir vu un chien laper l’eau d’un ruisseau.

Lorsqu’il apparut clairement que les seuls spécimens survivants d’hommes primitifs ne se conformaient pas à ce haut niveau d’exigence, il eût été logique de penser que le primitivisme culturel ne survivrait pas à cette découverte. Bien au contraire. On se mit alors en quête d’un nouveau modèle exemplaire qui correspondrait à un Urmensch au sens culturel sinon chronologique : on porta successivement aux nues la Femme, l’Enfant, le Paysan, et plus tard l’Irrationnel ou le Névrotique, sans oublier l’Inconscient Collectif. Curieusement, malgré leurs différences manifestes, à la fois existentielles et qualitatives, toutes ces catégories étaient censées avoir au moins certaines des caractéristiques attribuées auparavant au Bon Sauvage. Tout d’abord, on leur attribuait une espèce de sagesse intuitive, que l’on opposait aux fruits de l’instruction. Deuxièmement, un sens aigu de la beauté, non pas telle que les peintres la représentent, mais « à l’état de Nature ». Troisièmement, on leur prêtait une sensibilité accrue à la morale. En vérité, la valeur que l’on accordait à toutes ces qualités innées ne faisait que refléter un antiintellectualisme qui n’avait cessé de se développer depuis le XVIe siècle. Les historiens de la culture ne s’étonneront pas que cette évolution soit allée de pair avec le développement des sciences naturelles.

 

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