CHOIX DE POÈMES



(Traduit de l’italien par Franck Merger.)


Préface.
Giovanni Raboni.


 

POUR PARAPHRASER un aphorisme célèbre et assez sibyllin de
Walter Benjamin ayant trait à l’exégèse de l’oeuvre de Kafka, on
serait tenté de dire qu’on peut passer à côté du sens, de l’originalité
et de la beauté propres à la poésie de Filippo De Pisis de deux
manières différentes : soit en surestimant les rapports que cette poésie
nourrit avec la peinture de leur auteur, soit en en faisant abstraction.

 

Ce que je veux dire, toute plaisanterie et tout paradoxe mis à part,
c’est simplement que De Pisis poète ne doit pas plus à De Pisis peintre,
que De Pisis peintre à De Pisis poète — c’est-à-dire qu’il lui doit beaucoup,
pas au point, cependant, d’empêcher qu’on ne puisse goûter les
poèmes de façon strictement autonome. J’ajouterai au passage, pour
mémoire, que l’on pourrait dire à peu près la même chose, à mon avis, de
la majeure partie des artistes-poètes italiens du vingtième siècle — de
Scipione, de Melotti ou encore de Scialoja —, tandis que le propos serait
tout différent, toujours selon moi, en ce qui concerne le phénomène
inverse des poètes-artistes. Deux exemples suffisent ici, ceux de Montale
et de Pasolini : on ne peut pas « voir », au sens plein du terme, leurs essais
en matière de peinture, si ce n’est à la lumière de leurs vers et, pour ainsi
dire, avec le soutien que ceux-ci apportent.

 

Bref, si j’écarte fermement les sujets et excursus théoriques pour me
borner au cas précis qui nous intéresse, nous pouvons dormir tranquilles :
l’oeuvre poétique que nous avons la très grande chance de pouvoir
à nouveau lire plus de soixante ans après l’édition qu’en a donnée
l’auteur en personne (lequel avait alors cinquante-cinq ans et peignait
mieux que jamais), édition parue chez Vallechi (qui était à l’époque, ne
l’oublions pas, l’un des éditeurs de poésie italienne les plus prestigieux et
les plus sélectifs, l’éditeur, pour ne citer que quelques noms emblématiques,
de Betocchi, de Gatto, de Luzi, de Sereni) — cette oeuvre poétique,
donc, n’est en rien un simple document qui renseignerait sur une
passion marginale ou accessoire, mais bien plutôt le fruit, dont la maturation,
naturelle et comme voulue par le destin, dura plus de vingt ans,
d’une vocation authentique, profondément enracinée et cultivée avec le
plus grand soin. Cette vocation naît chez De Pisis, soulignons-le, avant
la vocation picturale, et cette dernière ne la fera jamais taire et ne lui
fera jamais, non plus, prendre une place subalterne, si ce n’est aux yeux
du public, si ce n’est en termes d’estime et de notoriété, ce à quoi De Pisis
fait allusion avec un singulier mélange d’indifférence et d’amertume
quand, dans la préface de l’édition Vallecchi, il écrit avoir « toujours
trouvé, comment dire ?, curieux » que la critique italienne ne se soit pas
encore « assez intéressée » à sa poésie.

 

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