« MON AMITIÉ AVEC DE PISIS »

 

(Traduit de l’italien par Franck Merger.)

 

AUX DIRES DE ROBERTO LONGHI, il existe des peintres de « demi-Renaissance », d’une Renaissance « goûtant l’ombre », selon son expression, qui caressent le vrai comme on caresse une pêche, à l’image de Masolino et de Pisanello, peintres qui ne désirent et n’aiment rien tant que sentir et voir les choses comme elles apparaissent, les apparences divinement superficielles du monde, l’épiderme, la surface veloutée du monde [1] . Il avait en tête la Vénétie, la Vénétie du grand Antonio Vivarini, vue comme le berceau et les racines de ce Moyen Âge affable, de ce gothique à peine ombré d’un hâle propre à la Renaissance. S’il faut transposer de semblables idéaux au coeur du XXe siècle, à qui peut-on penser ? Où trouver la délicatesse, le goût et la rosée du monde, un monde savoureux comme la chair d’un fruit ? Où trouver la fraîcheur d’une fleur ? On pense à De Pisis, naturellement ; ou, mieux, on penserait à De Pisis — à sa touche légère, rapide, inconstante, typique de la Vénétie et de l’Émilie, à la joie des yeux, aux images s’imposant d’elles-mêmes, aux caresses données aux choses qui passent et meurent, encore dégouttantes de suc — si l’on ne trouvait aussi chez lui, cachés, mais puissants, une odeur âcre et lourde, un début de décomposition, de putréfaction,de corruption, qui s’élève des images comme un parfum de cimetière, comme un parfum, douceâtre, de veillée funèbre, comme un souffle religieux ou un présage de mort.

 

 

[1]Titre original : « Mio sodalizio con De Pisis », dans Pianura proibita, Milano, Aldelphi, 2002, pp. 96-101.


La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?