Altitudes (VI)

 Saison des eaux.

C’est toute la montagne qui ruisselle — ravins, sentiers d’herbes grises, goutte-à-goutte du bord des névés... Les tiédeurs neuves ont activé la fonte, les coulées dégringolent : neiges terreuses encombrées de rocs, d’arbres par le souffle frontal abattus. À grands, à longs fracas, dans sa largeur telle combe est raclée, l’avalanche obstrue le talweg. Chaos d’un blanc souillé ; itinéraires, signaux perdus. Que trouvera-t-on là-dessous — débris, sacs, habits... quels cadavres d’hommes ? de bêtes...

Physique brute : elle libère l’alpe engourdie : que l’eau gicle de partout, donne de la fureur aux torrents ! Des cascades jamais vues se jettent ; même les roches plates suintent... Le gel ne propage plus la glace.

Entre l’air et le sol la vie s’est mise à frémir. Premières sorties de leurs trouées, les marmottes sifflent, galopent, ont commencé leurs fourrages. Sur les alpages du soleil les feuillus gonflent leurs bourgeons, des gerbes de blancheur éclatent. Sous les mélèzes de l’ubac, la neige ancienne met à jour comme des haillons d’aiguilles rousses : couleurs ternies que percent les crocus : mauves, blancs, pistils orangés; sur les reliques de l’automne, une féerie frêle voltige — fleurs précoces qui ont le printemps hâtif.

Quelques verdures rampent autour des fossés. Les névés mous, parmi leurs flaques toujours plus grosses, rabougrissent. Au village pierreux — vieilles poutres, tavaillons cannelés — plusieurs volets sont ouverts. Le long des murs restent des amas de neige durcie — pour faire le tour de chez soi, on se trempe. Par jours entiers la pluie revient, sonore ou feutrée, elle tape les toits, glisse sur les feuilles ; l’alpe déborde, les neiges de l’en-haut pourrissent ; on patauge dans les terres boueuses ; on traverse au ras d’une chute dont la douche d’écume glaciale vous agresse jusqu’à la peau. Des pistes routières sont interdites : les versants nus et les couloirs s’attendent aux pires avalanches de fond, celles que rejette le printemps — de quelle altitude invisible ?

Saison du choc... c’est une timide détente, puis une explosion prolongée. Pour l’estive qui sera brève, la montagne se purge de l’hiver. Les sols aggraveront leurs balafres.

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