Rembrandt à Emmaüs en 1629. Journal d’une rencontre


Journal d’une rencontre 
au musée Jacquemart-André à Paris.


À ma mère dont je n’ai pu approcher que l’ombre.


2 mai.

Première visite à l’Ami. Il est au milieu d’autres toiles mais surgit dans une solitude qui l’arrache à ceux avec lesquels il partage le mur d’exposition. On pourrait croire que le Christ sur le chemin d’Emmaüs les avait tous rencontrés tout ce monde. L’étonnement de voir à quel point il se détache des autres. Quelque chose d’infiniment sobre et secret émane de Lui. Présence qui illumine de tous ses feux d’ombre. On Le voit de si loin. Dans cette simplicité qui s’ignore elle-même. Personne ne peut passer à côté sans s’arrêter. Me voici à sa hauteur. Mes yeux n’en reviennent pas. Plus aucune ressemblance possible avec quelque autre peinture. Mais je ne peux approcher. Seulement passer dans une attention mystérieuse qui retient et éloigne. Je Le quitte assez vite. L’émotion a le dernier mot.


4 mai.

Nouvelle visite. Deux jours plus tard. Dans l’urgence de poursuivre cette première rencontre. Visite de sagesse.

Je viens L’écouter, c’est Lui qui parle. Je sais, il faudrait que ce que j’ai étudié de sa peinture rende mon regard plus savant, mais plus je Le vois moins je maîtrise cette science et je Le connais assez pour ne pas ignorer qu’au fond cela Lui est égal. Il ne cesse d’entendre parler sur Lui dans ce salon mondain où les plus instruits viennent exposer leur connaissance. J’ai la tête vide mais Il aime plus que tout le dénuement, même s’il Lui arrive de le réhausser de parures d’or. L’un ne va guère sans l’autre pour Lui. La simplicité parée de filets d’or. Ici comme dans ces autres tableaux, l’or traverse l’ombre. Il accepte que je Le regarde sans parler. Comme cela, sans rien chercher d’autre que la rencontre taiseuse. Et c’est le fracas de la chaise qui tombe qui vient rompre le silence.

 

 

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