REVUE CONFÉRENCE -

VOIX INAUDIBLES DE L’AUTRE EUROPE


1. Les retrouvailles européennes.

Les retrouvailles européennes ont été un moment enthousiasmant pour ceux qui l’ont vécu. Kundera avait donné le ton dans son essai désormais classique, « Un Occident kidnappé », qui rappelait, en 1983, que l’Europe était une notion avant tout spirituelle et qu’elle signifiait, pour ceux qui se battaient pour elle, « l’Occident ». Dans ce texte qui a réussi à sensibiliser l’intelligentsia française au sort de l’Europe centrale, il rappelait le rôle majeur de la culture et de la pensée européennes. Il accusait la par- tie occidentale du continent de perdre le sens de sa propre identité culturelle et de ne pas mesurer l’importance des révoltes centre-européennes dans lesquelles il voyait « quelque chose de conservateur ».

Trente ans après la publication de ce texte, l’Europe centrale n’est plus dans la situation schizophrénique décrite par Kundera. Elle se retrouve en Occident politiquement, géographiquement elle occupe toujours sa position médiane entre l’Est et l’Ouest et culturellement elle est enfin chez elle. Et elle parle de plus en plus de ses expériences et du projet commun qu’est l’Europe. Comment sa voix est-elle reçue aujourd’hui ?

Le constat ne peut être que pessimiste — les voix qui nous parviennent de Prague, de Budapest, de Cracovie ou de Varsovie sont inaudibles à Paris à l’heure actuelle. Et pourtant elles sont riches et nombreuses et elles devraient intéresser les passionnés de la circulation des idées, si seulement ils prenaient soin de les découvrir. Pourquoi donc ce désintérêt ? Nous allons essayer d’analyser certaines raisons internes au débat d’idées français d’une part et au contexte propre au dialogue est/ouest d’autre part.

Dans les années 80, les débats qui parvenaient de l’Autre Europe intéressaient, car ils nourrissaient certains questionnements occidentaux. L’exemple de l’apport d’Adam Michnik qui, par son essai sur la spécificité du dialogue polonais entre la gauche anti-totalitaire et l’Église catholique qui a abouti à ce que Kundera a qualifié d’« union la plus parfaite du peuple et de la tradition culturelle persécutée » qu’était Solidarnosc, a permis à la gauche française de repenser sa vision des relations entre l’éthique chrétienne et l’éthique laïque. Michnik expliquait que les plus révolutionnaires étaient les évêques. L’incompréhension en France devant des foules d’ouvriers en prière aux chantiers navals de Gdansk nécessitait une explication.

 

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