CATHOLIQUES INTELLECTUELS. LA SPIRITUALITÉ ET LA FORCE DES IDÉES

PARLER DES INTELLECTUELS N’INTÉRESSE PRESQUE PLUS PERSONNE ; mais c’est précisément quand tous se tournent de l’autre côté qu’il faut prendre soin de soi-même. Raisonner en «pauvres» intellectuels nous rend plus lucides et nous permet de comprendre qu’un véritable intellectuel n’est pas celui qui incarne un savoir au pouvoir, mais celui qui cultive et défend la vie à travers l’étude et la parole. Une certaine condition de pauvreté aiguise l’esprit et rend les êtres plus essentiels et plus inquiets — comme l’exige, non sans justesse, l’exercice professionnel de l’esprit. Les valeurs en jeu parmi les intellectuels ne sauraient désormais se mesurer au prestige social ni aux revenus économiques, car les premiers à avoir été frappés par l’augmentation vertigineuse de l’inégalité entre riches et pauvres ont été, précisément, les intellectuels. Face à quelques représentants isolés de l’establishment soutenu par le système de la communication et du spectacle, il y a la masse de ceux qui étudient, enseignent, pensent et cultivent l’humanité en consacrant leur vie aux systèmes d’instruction publique, ou en cherchant à survivre dans les interstices d’une société en constante évolution technologique et morale : des millions d’êtres humains, jeunes et vieux, sans différences de genre ou de langue, qui représentent l’incarnation démocratique de la figure antique du fonctionnaire intellectuel, du prêtre, du philosophe, du courtisan, du moine, du savant, et enfin du professeur. C’est un peuple très présent, mais invisible, sans âme.

Les conditions historiques qui faisaient de l’intellectuel une référence obligée pour une théorie sociale fondée sur la division du travail sont elles aussi définitivement dépassées, et alors que des milliards de personnes luttent pour sortir de la misère matérielle, c’est précisément celui qui devrait leur montrer la voie de la connaissance qui ne sait plus par où commencer, pauvre parmi les pauvres, individu dans une masse amorphe ou répliée sur elle-même. Aujourd’hui les sociétés n’ont plus de guide sûr ni ne disposent d’une théorie anthropologique solide capable de les orienter vers le savoir. Nul n’a aujourd’hui le courage d’admettre que vivre dans la richesse sans une spiritualité forte ni liens à une tradition signifie se retrouver comme le Candide de Voltaire, à demi vaincu. On peut faire désormais le tour du monde en un instant, sans jamais trouver le centre de gravité d’une vie; on peut construire des tours pleines de livres ou accumuler dans le cloud des milliards de données sans être capable d’imaginer comment évoluera l’humanité ou parvenir à se défendre de la haine à nos côtés.

Le sujet est rendu difficile et confus par les intellectuels euxmêmes, dont les hauts faits sont souvent objet de dérision, comme dans le récent pamphlet de Luca Mastrantonio, Intellettuali del piffero (Venise, 2013). Mais chaque tradition intellectuelle à ses intellectuels fustigeurs... L’écrivain communiste Elio Vittorini s’était déjà servi de l’expression d’«intellectuels pipeau» en 1947, pour dire que les intellectuels ne devaient pas invoquer mal à propos la révolution ou se transformer en vulgaires attachés de presse du parti. Aujourd’hui, la guerre froide est finie, les partis déclinent, mais on ridiculise trop légèrement une figure sociale dont la société occidentale ne peut aisément se passer, parce qu’elle est la seule civilisation qui ait voulu donner un visage à sa passion pour la rationalité et l’incarner dans un personnage, au point de commettre souvent l’erreur de faire de la Raison un mythe et de l’intellectuel son prêtre.

On a beaucoup parlé du rapport entre intellectuels et société dans les années soixante et soixante-dix, lorsqu’on sentit l’imminence dans le monde occidental d’une grande transformation économique et morale, et que la sécularisation des mœurs s’accéléra soudain. La contestation de 68 a bouleversé les alliances anciennes entre le savoir et le pouvoir, et la transformation de l’université en une école de masse a eu sur les professeurs l’effet que beaucoup de révolutions ont eu sur les religieux: elle les a dispersés ou les a achetés. L’intérêt pour le prestige des intellectuels a aussi fléchi jusqu’à disparaître sous l’influence énorme des médias et de la télévision, qui ont enlevé toute épaisseur à la condition de l’intellectuel, en l’aplatissant sur celle des nouveaux moyens de communication et en la faisant souvent devenir un élément de garniture de la société du spectacle.

 

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