LA FONCTION DE L’INTELLECTUEL

ON CONSIDÈRE D’ORDINAIRE comme intellectuels les écrivains, les artistes, les philosophes, les savants, etc., et de là, on est vite amené à les considérer comme une catégorie sociale déterminée ou comme une profession1. D’autres, et Gramsci tout particulièrement, comptent les politiques au nombre des intellectuels, et font même des politiques les véritables intellectuels complets (dans le cas de Gramsci, on pourrait observer aussi que sa théorie de l’« intellectuel organique »2 est issue de l’attribution à la politique d’un devoir métapolitique, de valeur, étroitement lié au concept marxiste d’homme et de révolution).

Or, je ne crois pas qu’on puisse arriver à un résultat noncontradictoire et non-équivoque dans la définition de l’intellectuel si l’on se met à décrire un status sociologique, quel que soit le contenu qu’on donne à ce statut ; il faut au contraire chercher à décrire une fonction, ce qui est complètement différent. D’autant plus si cette description vise à saisir quelque chose de permanent dans la dynamique vitale de la société humaine, mais qui peut aussi ne pas coïncider et qui souvent n’a pas coïncidé avec un status sociologique. Les écrivains, les philosophes, etc., sont sans doute comme tels des « hommes de culture », ils sont sans doute, potentiellement, ceux qui disposent plus que les autres des moyens adaptés à l’exercice de la fonction intellectuelle, mais l’intellectuel reste à mon avis quelque chose qui existe ou qui n’existe pas selon qu’il exerce ou non, effectivement, substantiellement, une certaine fonction.

Quelle est cette fonction? Un intellectuel, me semble-t-il, est quelqu’un qui exprime par la parole, ou manifeste par l’exemple, des valeurs universelles dans un moment historique donné, autrement dit quelqu’un qui produit l’autoconscience historique de son temps. Il ne s’agit là ni d’un travail comme tel, ni d’un métier, ni d’une profession, ni d’une condition. C’est précisément une fonction sociale, dynamique par essence, c’est-àdire un « moment » fondamental du cycle vital de la société : la fonction qui répond aux besoins permanents d’humanisation de l’humanité, ou, si l’on veut, aux besoins de développement humain de la société.

Cette fonction peut par ailleurs s’exercer bien ou mal, de façon suffisante ou insuffisante, mais tant qu’elle est reconnaissable comme telle, l’intellectuel existe comme intellectuel. C’est une fonction irréductible à d’autres et qui n’est pas fongible. Elle peut devenir une tâche et un devoir pour qui en a la vocation. Et c’est une vocation — sans vouloir désigner par ce terme autre chose qu’une capacité particulière à la fonction, à la tâche.

Cette historicité universelle, c’est-à-dire la conjonction de l’historicité et de l’universalité comme fonction, distingue l’intellectuel, instrument de la vérité profane, du prêtre, instrument de la vérité sacrée ou du mystère. Ici réside, je crois, l’essence laïque de l’intellectuel; tout compromis plus ou moins dissimulé, toute confusion entre la fonction intellectuelle et la fonction sacerdotale lui répugnent. Compromis et confusion qu’on rencontre immédiatement dès que l’intellectuel n’atteint pas la vertu spécifique qui est la sienne et que Simone Weill appelle probité intellectuelle*: autrement dit, quand il croit, qu’il s’en aperçoive ou non, pouvoir s’identifier avec la vérité absolue, précisément comme intellectuel. Rigoureusement parlant, il me semble que même si l’on ne croit pas à l’existence d’une Vérité Absolue, on doit admettre que, si elle existe, non seulement elle ne peut être possédée par les hommes, mais elle ne peut se communiquer à eux comme telle que par des voies qui ne sont pas irrationnelles, mais qui dépassent la rationalité humaine.

 

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