LES RUINES DU PRÉSENT ET LA LATINITÉ

Tout notre espoir est dans un abîme au ralenti.
Maurice Chappaz, La haine du passé.


ROME, c’est la ville du pont. Voilà pourquoi tous les chemins y mènent : on peut y traverser, passer d’une rive à l’autre — et d’abord y concevoir, comme dit Virgile, « le désir de l’autre rive », ripae ulterioris amor. Ce n’est pas seulement le nord et le sud qu’elle relie, de part et d’autre du Tibre ; c’est toute espèce d’en-deçà, et toute espèce d’au-delà. Il y a aussi une géographie du temps, un profond passage entre l’avenir et le passé, car tel est le don du présent ; Énée le sait bien, cet homme de piété (qui est essentiellement sens de la relation), lui qui va voir l’avenir dans les profondeurs, tout en bas dans les enfers, et porte le passé sur ses épaules pour aller plus loin — sublato montes genitore petivi, « mon père sur les épaules, j’ai gagné la montagne » — comme l’homme renversé de Dante, aux racines dans le ciel, admirable vision du temps ; un profond passage, comme le sont l’amour (ROMA-AMOR est un palindrome célèbre, le mot à son tour se parcourt dans les deux sens) et la mort, et la vie, et l’histoire. Aussi Rome a-t-elle une langue faiseuse de pont, une langue pontife (comme le veut Varron soutenant une étymologie qu’on dit populaire). 

Eh bien, le gouvernement n’aime pas le latin pontife. Il n’aime pas le passage. Il vient de concocter un petit projet, un petit projet jaunâtre qui peine terriblement à s’élever jusqu’à son objet ; un petit projet jaunâtre où l’on ne sent rien de la noble et tragique inquiétude pour le sort des gens. Un petit projet jaunâtre qui ne fait rien traverser du tout.

Donc, on solde. On met le latin à l’encan à coup de ministres.

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Les motifs de la haine sont rarement clairs. Ils plongent profondément dans les existences singulières, caressent des tourbières d’âme où clapotent des choses humaines peu ragoûtantes. Il est vain d’habiller cela d’un manteau politique, ou de couvrir ces tréfonds de nobles motifs. Des cadavres au pouvoir bousculent une vie qu’ils n’ont jamais comprise — et qu’ils n’ont jamais possédée. Il est vrai que ce gouvernement n’est pas le premier à ne rien comprendre, en cette matière comme en beaucoup d’autres ; mais il y met une obstination virtuose, qui doit bien avoir ses raisons, ou ses déraisons. Il est étrange de vouloir supprimer le passé dans l’idée que le présent ne s’en portera que mieux. Vaste programme, eût dit De Gaulle, et d’une logique discutable.

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Ce qui semble gêner, dans les langues anciennes, c’est qu’elles soient anciennes. Voilà même l’évidence. En sorte que le problème tient au fait qu’on ne voit pas très bien ce que peut être une langue si elle n’est pas ancienne ; et que lui reprocher son ancienneté, c’est en vérité lui reprocher de vivre. Car la vie elle aussi est très ancienne.

Supprimons la vie ?

Appelons idéologie ce qui fait tout pour avoir raison de la réalité, ce qui est terriblement gêné par la réalité au point de vouloir lui substituer son idole et ses propres chimères. Or, la res résiste. C’est même à cela qu’on la reconnaît. Freud n’eût pas dit le contraire. Le latin le sait si bien qu’il invente le droit pour que la vie, les vies, négocient avec ce qui résiste, avec ce dont on n’aura jamais raison, et qui est donc la réalité, autrement dit : le seul principe de juridicité. Est juridique ce qui excède toute norme ; ce qui n’en provient pas. La réalité est juridique. On n’y peut rien. Et c’est une chance : sans quoi ce n’est pas elle qui domine (donc l’institution de ce qui est droit), mais des intérêts particuliers, ou bien la force — ou bien on ne sait quelle idéologie, précisément.

 

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