VENISE, VILLE DE LA NOUVELLE MODERNITÉ

L’HYPOTHÈSE que Venise puisse être pensée comme ville de la nouvelle modernité semblera à première vue franchement paradoxal : Venise, dans la conscience du monde entier, est la ville ancienne par excellence ; un mythe lié à l’idée même de naturalité de sa naissance qui ne semble permettre aucune transformation, et surtout aucune transformation en direction de la modernité. Même ceux qui ont une connaissance moins communément touristique de Venise, et qui savent combien cette ville s’est largement et continuellement modifiée avec le temps, ou plutôt combien l’altération, la contamination et la stratification constituent le tissu même de la nature urbaine de la ville, cherchent à s’abandonner au mythe de son unité toujours renaissante. Chaque observateur, chaque acteur veut ramener les réalités nouvelles à ce mythe qui, après la chute de l’oligarchie politique dont il s’est nourri pendant des siècles, a figé la ville de Venise sous l’aspect pétrifié d’un labyrinthe romantique et inconnaissable. 

Cette tentative de réduction à l’unité mythologique de la ville est devenue, au cours du siècle dernier, de plus en plus incertaine dans ses méthodes et ses objectifs ; elle a déterminé, l’une après l’autre, de nombreuses fissures dans une autre tentative, celle, précisément, d’être à la hauteur, de respecter sans savoir exactement quoi, ni surtout comment; elle a multiplié, dans un ensemble de lieux importants de la ville, des exemples décourageants et plus nombreux qu’on ne le croit d’incapacité à comprendre les aspects structurels, les principes d’habitat, les modes d’organisation urbaine de cette ville extraordinaire. Seuls les grands architectes, Kahn, Wright, Le Corbusier, qui auraient pu, forts de la qualité de leurs projets, contribuer à la richesse qualitative de Venise, ont été repoussés, et ce fut une grande perte. 

Pourtant, ces vingt dernières années, c’est-à-dire au moment où le mythe de l’unité est devenu plus confus, les efforts se sont multipliés (surtout dans le milieu de l’Istituto Universitario di Architettura di Venezia) pour analyser et comprendre les règles du montage, riche et complexe mais nullement inconnaissable, du projet urbain et territorial de Venise et de sa lagune. Et quelques convictions, riches de conséquences, se sont peu à peu frayé un chemin. 

En premier lieu, la relation nécessaire entre Venise et son territoire lagunaire est redevenue claire : une relation qui n’est pas simplement de conservation (car il n’existe pas de conservation sans développement ni changements, comme Venise l’enseigne), mais qui est indispensable pour comprendre l’origine morphologique de la ville. Cette relation est l’élément le plus net — il ne l’a pas toujours été — d’un vaste système discontinu, véritable mimésis des principes stratégiques de l’ancien «Stato di mar»: de Chioggia à Mestre, de Pellestrina aux îles urbaines ou aux îles plus lointaines et modestes, il prend la forme d’une grande ville dispersée mais indivisible, dans la réciprocité de ses parties. 

Ensuite, la résistance de Venise à la modernité, tout d’abord à celle de la Renaissance puis, à une échelle plus vaste, aux grandes tentatives de transformation du XIXe siècle, nous a donné une ville dont la richesse de récit urbain est incomparablement plus vaste que celle qui demeure généralement dans les centres urbains européens après le cyclone expansionniste de la ville quantitative et bureaucratique du XIXe siècle, dont la continuité avec la ville ancienne, il faut l’admettre, est plus apparente que réelle. Venise, au cours du XIXe siècle, a été transformée en de très nombreux endroits, mais la tentative (dont témoignent de nombreux projets) de la transformer en une ville sur laquelle la rationalité productive des Lumières agisse de façon unitaire a toujours échoué. 

Dans ce système, et principalement dans l’île de Venise, il existe aussi des lieux urbains inachevés et des espaces de périphérie interne disponibles pour de grandes opérations de transformation ; des lieux qui n’ont jamais fait l’objet de projets, des lieux que l’on peut améliorer par « microchirurgie », et qui doivent être identifiés et soigneusement circonscrits. 

Mais ne peut-on voir en cela les conditions d’une nouvelle modernité urbaine ? Une ville fondée sur une rationalité diffuse, précise, flexible, dotée dans sa discontinuité même de grands espaces intérieurs libres, fondée sur le transport public ou sur le réseau piétonnier, privée, quand on sait considérer l’eau comme une opportunité et non comme un obstacle, des conditions de congestion des transports caractérisant les autres villes, douée de potentialités extraordinaires et encore trop peu développées sur le plan de la qualité de l’habitat ; une ville dont la qualité productive, au sens moderne du terme, ne souffrira même plus à l’avenir des difficultés d’installation liées à la nécessité de grandes zones pour les productions traditionnelles de l’industrie, et qui sera donc en mesure de faire obstacle plus aisément, en l’articulant, à la vocation touristique exclusive qui en est, en tant que vocation totalisante, une des richesses et un des maux principaux. 

Du point de vue, surtout, du projet urbain, Venise est une ville héritant d’une condition de richesse dans la concentration morphologique beaucoup plus complexe que la dialectique rue-îlot, une ville où la valeur du rapport entre lot, type de bâti, architecture est médiatisée par une succession ininterrompue de conjonctions subtiles, de rapports très particuliers entre public et privé ; il suffit de penser à la variété des dénominations des parties urbaines (le campo, la ruga, la piscina, le sottoportego, la riva, la salizzada, la calle, le campiello, etc.) pour comprendre que le principe même de croissance a un nombre élevé de combinaisons possibles et possède en même temps des lois constitutives rigoureuses où se lient habitat et géographie volontaire. — Mais je pense que le slogan « Venise ville du moderne » a aujourd’hui une autre signification encore. Car c’est, à mon avis, l’architecture moderne qui a besoin de Venise, lieu par excellence, depuis le lent et profond changement que la nature du moderne a connu ces vingt dernières années. Quelle est la nature, ou plutôt quelles sont les natures de ce changement ? Le première est la rupture du système unitaire connu sous le nom de « mouvement moderne », une unité d’espérances, étant donné que l’unité de positions figuratives n’a jamais existé dans le mouvement moderne : son explosion selon différentes interprétations a donné lieu aux distorsions les plus absurdes mais aussi à quelques possibilités nouvelles.

 

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