REVUE CONFÉRENCE -

NEUF POÈMES, DEUX PROSES ET SEPT DESSINS.

 

NÉ ET MORT À TRIESTE, Virgilio Giotti (1885-1957) est un poète des humbles, des vaincus, de l’éthique de la pauvreté, de ce qui est vulnérable et fragile, de la beauté simple du monde, de sa caducité et de sa vanité, de la fuite des heures que scande l’horloge, de la solitude essentielle, des douleurs universelles de l’homme, d’une sagesse empreinte de mélancolie et d’un désespoir aux accents de stoïcisme. Mais il chante aussi le foyer, la maison, ceux qui l’habitent, les fleurs et les objets qui y sont en ordre, harmonieux, la pure et sereine joie d’être avec les siens, les tendres sentiments et les tragédies de la vie domestique. Ce qui fait la singularité immédiate de cette poésie, dont Biagio Marin, Eugenio Montale ou Pier Paolo Pasolini chantèrent les louanges, c’est l’usage du dialecte triestin, même si Giotti écrivit aussi en italien (in lingua). Comment traduire ce dialecte, l’enclore dans notre langue, alors même que le dialecte est chez nous d’une toute autre nature ? Pour ne prendre qu’un exemple — le titre du premier poème que nous avons traduit ici —, le lecteur français n’entendra pas sous « Madame Teresa » le triestin Siora Teresa, dont l’Italien saisit d’emblée l’écart, le hiatus, avec Signora Teresa. À l’impossibilité de traduire, qu’exacerbent et la poésie et cette langue dialectale, il nous faut cependant nous résoudre. Et comme l’ont rappelé nombre de critiques, à la suite de Pietro Pancrazi(1), il convient de distinguer entre poésie dialectale

  • 1 Pietro PANCRAZI, « Giotti poeta triestino » [1938], Scrittori d’oggi. Serie quarta, Bari, Laterza, 1946, p. 216 sq. Voir aussi, notamment, Mario FUBINI, Saggi e ricordi, Milan / Naples, Riccardo Ricciardi, 1971. 

indissociable d’une couleur locale, aux us et coutumes pittoresques, sinon folkloriques, et poésie en dialecte, qui ne demande à son dialecte, en l’espèce celui de Trieste, que l’expression, le son et le rythme, l’inflexion et l’accentuation, comme pour toute autre langue, et qui universalise poétiquement son cercle a priori trop étroit — qui est dialecte comme pouvait l’être celui, ionien, de Sappho. Une anecdote maintes fois rapportée l’atteste : à un ami qui lui demandait un jour pourquoi, de sa voix grave, il ne parlait jamais triestin, Virgilio Giotti répondit : « Mais pourquoi veux-tu que j’utilise, pour les choses du quotidien, la langue de la poésie ? » 

Le dossier que nous présentons au lecteur comporte neuf poèmes en dialecte, tous extraits du premier recueil de Giotti, Piccolo canzoniere in dialetto triestino (1914) ; quatre brèves anecdotes (en italien) sur l’ami peintre Vittorio Bolaffio (1947) ; et une nouvelle, « L’horloge » (également en italien), extraite des Racconti, publiés à titre posthume en 1977(2)

En 1907, pour échapper aux obligations militaires dans les rangs de l’armée autrichienne, Giotti s’enfuit de Trieste à Florence, où l’a précédé l’un de ses amis, le philosophe Giorgio Fano, dont il partage la mansarde, avant que sa mère et ses trois sœurs le rejoignent. Là, il fait la connaissance 

  • 2 Nos sources sont les suivantes : pour les poèmes : Piccolo canzoniere in dialetto triestino, Florence, Ferrante Gonnelli, 1914 ; Opere, sous la direction de Rinaldo Derossi, Elvio Guagnini et Bruno Maier, Trieste, LINT, 1986 ; et Piccolo canzoniere in dialetto triestino, sous la direction de Giorgio Devoto, Gênes, Edizioni San Marco dei Giustiniani, 2005 ; pour « Bolaffio. Quatre anecdotes » : Opere, op. cit. ; pour « L’horloge » : Racconti, sous la direction de Roberto Damiani, Trieste, Edizioni « Italo Svevo », 1977 ; et Opere, op. cit. 
    Nous remercions Grazia Giacco de son aide dans la traduction de ces textes. 

de Scipio Slataper, de Biagio Marin et des Stuparich, Carlo et Giani, et fréquente mais ne collabore pas à la revue La Voce. Toujours à Florence, en 1914, un an après la naissance de sa fille Natalia, dite Tanda, l’éditeur Ferrante Gonnelli publie son Piccolo canzoniere in dialetto triestino (Petit canzoniere en dialecte triestin), recueil des poésies composées entre 1909 et 1912. C’est donc en Toscane entièrement que Giotti rédige son premier ouvrage en triestin. « Aire, ou mieux, monade linguistique isolée, le triestin de Giotti en Toscane ne pouvait qu’adopter immédiatement l’attitude conservatrice caractéristique de l’île : et dans la conscience du poète, il ne pouvait que se présenter sous une lumière archéologique. Mais, à part ce processus naturel, c’était la culture vivante autour de lui, et dans laquelle, lui, jeune homme, se formait, qui ne pouvait pas ne pas modifier profondément le petit trésor de cette autre langue qu’il avait emporté avec lui de la périphérie au centre(3) », écrit Pasolini. Comment Giotti, alors inconnu des circuits littéraires en vogue, a-t-il pu publier un tel ouvrage(4) ? Ferrante Gonnelli était le propriétaire d’une librairie, via Cavour, devant la bibliothèque Marucelliana, et non loin du siège de La Voce, avec laquelle il entretenait d’excellentes relations ; il soutenait aussi les futuristes florentins et avait fait de sa librairie un centre du mouvement, publiant notamment, en 1913, Contre la morale sexuelle (Contro la morale sessuale) d’Italo Tavolato, un écrivain et critique d’art poursuivi, en raison de ses positions, pour outrage aux bonnes mœurs, et qui donnera en 1924 une monographie sur George Grosz. Dans ce contexte, le livre de Giotti, tiré à deux cents exemplaires, apparaît comme une lubie assez inexplicable(5), quand bien 

  • 3 Pier Paolo PASOLINI, « La lingua della poesia » [1956], Saggi sulla letteratura e sull’arte, sous la direction de Walter Siti et Silvia De Laude, Milan, Mondadori, coll. « I meridiani », 1999, vol. I, p. 1015.
  • 4 Sur ce point, voir Anna MODENA, Virgilio Giotti, Pordenone, Studio Tesi, 1992. 
  • 5 Tardivement, en 1957, Giotti déclarera : « Il ne faut pas oublier que j’ai été un solitaire. J’avais une idée : m’exprimer. Les autres ne m’intéressaient pas ; toutes ces tentatives, toutes ces expériences que l’on faisait en littérature et en peinture ne m’intéressaient pas » (cité dans Anna MODENA, Virgilio Giotti, op. cit., p. 14). 

même son imprimeur fut celui de La Voce et du recueil Avec mes yeux (Coi miei occhi) d’Umberto Saba. L’œuvre est celle d’un lecteur averti, qui connaît ses classiques, étudie Leopardi, à qui il emprunte volontiers, et reconnaît des influences françaises : celle de l’impressionnisme, que Pasolini entrevoit dans le vers «sur la rose de ses oreilles » de «Madame Teresa », ou celle de Remy de Gourmont, que Giotti revendique pour « La neige », poème de février 1911. Le Piccolo canzoniere, pourtant, ne rencontra aucun écho et il fallut attendre 1919 pour qu’un article du quotidien triestin Il Lavoratore mentionne Giotti parmi les poètes « di casa nostra ». Giotti reprit son recueil dans l’édition de ses œuvres complètes en dialecte, parue en 1943 sous le titre Couleurs (Colori), mais y supprima deux poèmes, en inséra un autre et apporta diverses modifications dans la transcription du dialecte, outre des substitutions de mots et des remaniements de versification. 

 

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