REVUE CONFÉRENCE -

FILIPPO BRUNELLESCHI

 

I. 

En répondant à l’invitation qui m’a été faite de parler de Filippo Brunelleschi(1), mon idée n’était pas, et n’est toujours pas, de m’attaquer à des problèmes historiques et esthétiques (au sens scientifique du terme), mais de m’en tenir aux considérations que j’ai peu à peu mûries en moi ces dernières années en étudiant et en interprétant l’œuvre de ce maître, et en la mettant en relation avec notre temps. Voici donc une interprétation de cette œuvre de très haut rang, et l’hommage plein de révérence du modeste architecte que je suis à un grand homme dont l’enseignement est vivant, actuel, par sa noblesse et sa moralité. Il faut évaluer mes propos sous cet angle, si l’on veut justifier ce qu’ils ont de non-orthodoxe et de non-partagé. Chacun a sa façon, ou plutôt sa possibilité à lui d’interpréter les œuvres d’un maître, et une manière de montrer sa reconnaissance pour l’enseignement reçu. La mienne est la moins experte et savante qui soit, car il me faudrait des aptitudes que je n’ai pas pour dire ce qui se passe chez un observateur attentif face à une forme qui a en elle, comme celle de Brunelleschi, une puissance évocatrice capable d’établir une conversation directe entre 

  • 1 Titre original : « Filippo Brunelleschi » (1954), texte repris dans Giovanni Michelucci, Brunelleschi mago, Milan, Edizioni Medusa, 2011, pp. 137-160. 

l’homme des siècles passés et nous ; conversation non sur le goût des formes, mais sur la raison des formes, ce qui veut dire sur nos actions, notre considération humaine et notre conception de la vie. Car les formes, en particulier les formes architecturales, ne naissent pas pour satisfaire un goût ou être la matière d’un raisonnement sur le style et les rapports géométriques entre les espaces : elles sont le moyen par lequel l’homme satisfait la nécessité féconde où il est de se raconter lui-même et de raconter son temps, établissant ainsi une continuité que l’imitation des formes a rompue au prix d’une distorsion de l’histoire et de la forme. 

Ce que je dirai est donc l’hommage à un maître d’une conscience et d’une sagesse profondes, et c’est sous cet angle que je vous prie d’accueillir mes propos. 

Beaucoup d’architectes modernes, après avoir traversé les expériences architecturales les plus complexes, et atteint parfois une dialectique formelle si habile qu’elle en devient incompréhensible aux non-initiés, s’aperçoivent de la nécessité de donner à l’architecture un langage serein, précis dans ses termes, sans concessions aux goûts d’un temps, un langage d’hommes et de constructeurs responsables devant la société pour laquelle ils œuvrent. 

Du fait que Brunelleschi fut un constructeur par excellence et un citoyen qui consacra à sa ville le meilleur de lui-même comme homme, comme technicien et comme artiste, beaucoup d’architectes modernes lui voient prendre aujourd’hui une signification morale exemplaire, et tirent de son œuvre un enseignement important et valable en tout temps — clarifier le rapport qui doit exister entre les intérêts divers afin de faire naître dans la ville ordre, dignité et donc beauté. 

Pour comprendre la dimension particulière que Brunelleschi définit, la mesure qu’il impose à l’homme et dont il le revêt comme d’un habitus d’une moralité exaltante, il faut se rapporter au milieu où se dessine la conscience de l’excellence et de la dignité humaines : la culture nouvelle qu’il posséda et forma. Le milieu de l’humanisme naissant, donc : loin du formalisme, de l’académie, pas encore cicéronien, ce milieu apparaît avec la ferveur indistincte que suscite l’admiration pour la latinité. L’humanisme qui, avec Giannozzo Manetti, avait théorisé la nouvelle mesure de l’homme, et exaltait l’admirable proportion physique et l’étonnante énergie créatrice de celui que la certitude de sa promesse d’immortalité rendait privilégié entre toutes les créatures. 

L’interprétation spatiale de Brunelleschi rend réellement perceptible la nouvelle dimension spirituelle, la conquête de cette nouvelle moralité, de cette conscience virile, et l’affirme par le développement incessant de ses inventions. L’invention de l’espace, en relation symbolique avec l’homme situé au centre de la vision perspective, et la réinvention de l’espace de la ville, rendue elle aussi participante de cette conquête, sont peut-être les caractéristiques les plus hautes de l’œuvre de l’architecte florentin. 

Brunelleschi naît à Florence, où le Baptistère domine par sa signification spirituelle et sa beauté paisible. Quand on est doué de qualités réceptives, quand on est né et qu’on a vécu longuement à Florence, on porte avec soi une exigence de responsabilité pour chacun des termes qu’il a employés dans son œuvre. Une architecture comme celle du Baptistère, si claire dans sa mesure, dans la structure de ses murs et sa spatialité plastique et colorée, dans la vibration pénétrante et expansive de ses surfaces, devient un symbole permanent capable d’imprégner profondément un esprit désireux d’identifier des formes qui soient, en des termes essentiels, l’histoire d’un nouveau rapport entre ce qui est terrestre et ce qui est spirituel. 

 

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