En manière de commentaire

 

Je me suis souvent demandé pourquoi la plupart des grands génies scientifiques qui ont présidé à l’énorme développement des sciences depuis quelques décennies sont d’origine juive. Je pense en particulier à deux d’entre eux, Einstein et Freud. Le pre-mier a révolutionné notre connaissance de l’univers et de ses lois, l’autre a renouvelé en profondeur les sciences de l’esprit. Freud avait déjà noté les répercussions de leur réussite : « Les juifs dans le monde entier se font gloire de mon nom, qu’ils associent à celui d’Einstein », écrit-il en 19251 . Le texte très suggestif que Jean-Louis Déclais consacre à la lettre yod est venu répondre au moins en partie à mon interrogation.

Je commence par Freud, car je suis là en terrain connu et béné-ficie de réflexions antérieures. Le fondateur de la psychanalyse l’affirme explicitement à diverses reprises, il doit ses découvertes à ses origines. Il écrit en particulier : « J’ai compris que c’était seule-ment à ma nature de juif que je devais les deux qualités qui m’étaient devenues indispensables dans ma difficile existence. Parce que j’étais juif, je me suis trouvé libéré de bien des préjugés qui limitent chez les autres l’emploi de leur intelligence : en tant que juif, j’étais prêt à passer dans l’opposition et à m’entendre avec la “ compacte majorité ”. »2 Ces deux qualités ont certainement facilité sa rupture avec la pensée dominante de son époque, mais les doit-il vraiment « à [sa] nature de juif » ? En fait, on les retrouve chez d’autres chercheurs qui ont dû rompre avec les préjugés ambiants, Galilée par exemple, et l’on ne peut pas dire qu’elles sont spéci-fiques de ses origines ; elles tiennent surtout à son indépendance d’esprit et à son originalité. Élisabeth Roudinesco est plus précise : si l’influence de ses origines juives sur l’œuvre de Freud ne fait aucun doute, cela tient plutôt à une transposition des espé-rances messianiques du judaïsme dans sa propre recherche : « La terre promise investie par Freud ne connaît ni frontière, ni patrie. Elle n’est entourée d’aucun mur et n’a besoin d’aucun bar-belé pour affirmer sa souveraineté. Interne à l’homme lui-même, interne à sa conscience, elle est tissée de mots et de fantasmes… Quant au territoire qu’il prétend explorer, il le situe dans un ailleurs impossible à cerner : celui d’un sujet dépossédé de sa maî-trise de l’univers, détaché de ses origines divines, immergé dans le malaise de son égo. »3 Cet aspect-là du freudisme est indéniable et on en trouve beaucoup d’indices dans son œuvre.

 

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