Interprétation de Calamandrei


À DIX ANS DE LA MORT DE PIERO CALAMANDREI, la pensée se tourne vers sa mémoire avec le même respect et la même (1) émotion que le jour où il nous quitta . Dix ans qu’il n’a pas vécus, qui auraient été, peut-être, par la vérité, la grandeur, la mesquinerie des événements, décisifs pour le développement de sa pensée, s’il est vrai que nul n’a plus que lui formé son esprit dans l’expérience, avec tout l’aspect positif et négatif que celle-ci comporte. Que serait-il aujourd’hui, dans le temps que nous vivons ? Et que serait ce temps s’il avait pu vivre ? Ce sont des questions auxquelles on ne peut répondre qu’avec les mots de Rosmini, « La providence se hâte » — qui voulaient dire que ce sont seulement les buts inatteignables de ce monde qui font la brièveté de la vie. Mais que ces questions s’élèvent en nous est extrêmement significatif, parce qu’elles comportent quelque chose qui n’est pas commun chez les hommes d’étude : la présence immanente de Calamandrei dans notre vie et dans notre histoire. 

On pourra objecter qu’il ne fut pas seulement un homme d’étude, qu’il fut aussi un homme d’action : et il est indéniable qu’il exerça par son action une grande influence en temps de guerre comme en temps de paix. Mais s’il est vrai que l’action peut avoir contribué à donner une plus vaste résonance à son nom, à le rendre même populaire, il serait injuste de chercher en elle l’essence de l’homme, celle par laquelle nous le sentons en vie, ou, ce qui revient au même, lui rendons la vie à travers notre amour. L’action — je crois l’avoir dit ou pensé ailleurs — a quelque chose d’impur, et c’est pourquoi elle est soumise au jugement, dans ce monde et dans l’autre. Quoi qu’il en soit, si c’est d’action qu’on veut parler, celle de Calamandrei réside du moins dans le livre refermé qu’il nous a laissé, et qu’aujourd’hui, je ne sais par quel privilège, on m’a confié la tâche d’ouvrir. C’est là qu’est l’homme, de là qu’est née, si l’on veut, l’autre action, l’action extérieure, c’est dans ce livre qu’elle trouve son origine et son explication ; peut-être est-ce pour cela qu’amis et disciples ont senti le besoin, dans la tristesse de ce dixième anniversaire, d’en recueillir les pages éparses. 

Il y a trois volumes de textes et de discours politiques, il y a ou l’on annonce neuf volumes de textes juridiques. On n’a même pas idée de l’immensité de l’œuvre : signe que les articles de Calamandrei (mis à part les monographies, qui ne furent pas nombreuses) étaient immédiatement absorbés par le lecteur, sans jamais causer de fatigue, comme les chapitres d’un livre unique et suggestif dont on attend avec impatience et dont on craint en même temps la fin. Livre unique : c’est l’impression qu’on a en relisant ces volumes, et peut-être la découverte de Calamandrei, du juriste et de l’homme, réside-t-elle précisément dans la recherche et la détermination de cette unité. 

1 Titre original : « Interpretazione di Calamandrei », discours commémoratif lu dans la salle d’honneur de l’Université de Florence le 30 avril 1967, dans S. Satta, Soliloqui e colloqui di un giurista (1968), Nuoro, Ilisso, 2004, pp. 401-411. 

 

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