La fin de l'État national


CETTE QUESTION DE L’ÉTAT NATIONAL est en passe de devenir majeure (1). Tout le monde savait, ou plutôt voyait, que l’État national était en crise ; tout le monde connaissait, ou plutôt voyait, de grands courants économiques, politiques, philosophiques, et jusqu’à l’histoire elle-même, se déchaîner furieusement contre cet État. Mais cet État s’est effectivement détruit de lui-même, et aujourd’hui les nouvelles conditions de l’histoire l’empêchent de renaître. Par un ensemble extrêmement complexe de causes où entrent tous les facteurs du monde contemporain, la conscience nationale de quelques grands peuples s’est embrasée jusqu’à devenir celle de leur excellence et de leur supériorité sur les autres nations, et, de l’affirmation, elle est passée à l’action. On a vu naître des impérialismes qui ont cherché à organiser l’histoire, chacun selon le critère de sa supériorité, et la guerre en a découlé. La guerre a mené à la destruction de quelques États impérialistes avec, non la destruction consécutive de la nationalité qui leur est liée, mais, pour l’heure, sa suppression ou sa dispersion, et en tout état de cause la dévalorisation consécutive et dangereuse du principe même de nationalité. 

Est en outre devenue plus vive, plus active, plus présente à elle-même, la conscience de certaines valeurs et de certains intérêts profonds qui dépassent les vies nationales et unifient dans une exigence commune les peuples historiques. Le fait nouveau, la nouveauté la plus importante et la plus providentielle (la seule positive ?) de l’histoire contemporaine, est que l’esprit de beaucoup de sociétés et de beaucoup de peuples ressent aujourd’hui des exigences qui, par leur nature même, dépassent les particularités nationales, des exigences économiques, des exigences sociales, et enfin, plus profondément, des exigences religieuses. Ce fait concourt puissamment, sinon à la dévalorisation, du moins assurément à une atténuation ou à un affadissement des exigences nationales qui étaient, par exemple, tellement liées à l’histoire du XIXe siècle. 

D’autre part, la guerre, en raison de la dimension de force et d’efforts qu’elle a prise, est devenue une entreprise trop haute pour les États habituels, les États de taille normale, et comme, finalement, dans des époques guerrières, la seule fonction caractérisant l’État est la guerre, l’incapacité forcée à cette fonction, et donc l’incapacité forcée à se défendre, conduit à l’épuisement de l’État national comme entité indépendante, parce qu’il est incapable de sa fonction essentielle. D’où le déclin de l’État national, naissant des entrailles mêmes de cette époque et de cette histoire, laquelle est faite de force, de guerre et de techniques apocalyptiques. Nous sommes en train d’assister, sans y penser, sans nous en apercevoir, à cette fin de l’État national. 

 

1 Titre original : « La fine dello Stato nazionale », Ecclesia, 1946/9, pp. 408409 ; repris dans Giuseppe Capograssi, Opere, vol. VI, Milan, Giuffrè, 1958, pp. 121-124. 

 

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