Giuseppe Capograssi quinze ans après


QUINZE ANS ont passé depuis la mort de Giuseppe Capograssi (1). Quinze ans, c’est beaucoup dans le bilan d’une vie ; ce n’est rien dans celui d’une mort. Chaque fois, la pietas de Pietro Piovani (2), qui se fait l’interprète des disciples qui sont restés, publie dans le Corriere della Sera le nécrologe du Maître : ce sont dix, quinze mille lires jetées dans le tronc des Crespi (3), et le pauvre nom se perd au milieu des faire-part mortuaires et clinquants des Grands Commandeurs milanais, qui meurent au moins cinquante fois, et les réclames de la pornographie scientifique dominante. On dirait que c’est bien vain, donc, mais ça ne l’est pas. Pour un instant au moins, il y aura eu un ouvrier peu au courant qui aura composé son nom, un correcteur d’épreuves qui l’aura vérifié, une rotative qui l’aura imprimé. Un acte interruptif de prescription dans le temps que la mort a rendu infini. 

Capograssi — mais de qui s’agit-il (4) ? 

J’ai très souvent commémoré sa petite et insignifiante figure, et des personnes plus compétentes que moi ont très souvent fixé dans des articles et des livres la pensée philosophique et religieuse qui animait son existence. Je ne me suis jamais fait d’illusions sur sa fortune immédiate : j’ai toujours pensé et proclamé au contraire qu’il serait vite oublié et même vite détesté. Il devait en être ainsi. Au moment de sa mort, le monde montrait les signes manifestes de sa dissolution triomphale : pas besoin d’être prophète pour comprendre que dans un monde de ce genre, il n’y aurait pas de place pour sa philosophie spirituelle, exprimée par ailleurs — tort impardonnable — en des termes compréhensibles. Le chantre, le défenseur, le sauveur de l’individualité, comment pouvait-il résister à cet effrayant triomphe du monde qui s’exprime dans la masse ? Chanter, défendre, sauver l’individu signifie le rappeler sans cesse à une vie militante et l’y contraindre. La masse est l’individu qui a trahi la vie militante, et qui s’est aliéné (ce qui veut dire, toute pédanterie mise à part, vendu) pour se livrer à une vie triomphante. Le drame de l’Église d’aujourd’hui est le drame même de l’individu : l’Église elle aussi ne peut être que militante tant qu’elle œuvre dans le fini. Mais elle ne veut plus être l’Église, et cherche son triomphe sur la terre. Aussi l’Église, qui aurait dû le faire saint depuis longtemps, non seulement pour ses vertus héroïques, mais pour les infinis miracles quotidiens accomplis dans sa vie, est-elle pleinement d’accord avec l’université en plein effacement pour en congédier la mémoire. 

 

1 Titre original : « Giuseppe Capograssi quindici anni dopo », paru comme texte liminaire dans Salvatore Satta, Quaderni del diritto e del processo civile, V, Padoue, Cedam, 1972, pp. 3-7.
2 On peut lire le premier hommage que Pietro Piovani, son disciple un peu turbulent, lui rendit en 1956, « Itinéraire de Giuseppe Capograssi », en appendice à G. Capograssi, Introduction à la vie éthique, Paris, Éditions de la revue Conférence, 2012, pp. 219-244. (NdT, comme les autres notes.)

3 Depuis 1946, la famille Crespi était redevenue propriétaire du Corriere della Sera

4 La question à la fois ironique et réaliste était déjà présente dans le Quaderno III, 1970, p. 163, à propos d’un « spécialiste de droit pénal qu’avait effleuré l’aile de Capograssi. Mais Capograssi, mais de qui s’agit-il ? » La formule de l’étonnement feint devant tant de silence, sans doute vient-elle d’Augustin (cependant plus cruel), dans le Contra Academicos, qui fait dire à l’un de ses interlocuteurs : « Je ne sais pas qui fut ce Carnéade » ; en tout cas de Manzoni, Les fiancés, chap. 8, prononcée (à propos de Carnéade encore) par don Abbondio, dont les vertus de curiosité et de courage ne sont guère évidentes. 

 

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