Relecture. Capograssi, Incertitudes sur l’individu


Capograssi, Incertitudes sur l’individu (1). 

La Maison éditrice Giuffrè a recueilli dans un petit volume les cinq essais qui ont mis en leur temps sur le devant de la scène la figure pudique de Giuseppe Capograssi (2). Ce sont les six essais [sic] inspirés par l’incertitude que déterminent les immenses tragédies vécues après la Première Guerre et culminant dans l’authentique catastrophe de la Seconde. Incertitude de tout, objectivement, donc incertitude sur l’individu qui devient subjectivement incertitude de l’individu. Un des essais les plus fameux prend précisément le titre d’Incertitudes sur l’individu, et il a été opportunément choisi comme titre de l’ensemble du recueil (3). 

En relisant ces pages, j’ai revu le doux maître, j’ai entendu sa voix, devenue si lointaine et fabuleuse. Sergio Cotta a rédigé une belle préface (4), dans laquelle il a cherché à redonner de l’actualité à sa pensée : belle, et je dois dire courageuse, parce qu’il n’a pas hésité à reconnaître publiquement ce qui était pour nous tous, ses élèves, une douloureuse réalité, l’« insuccès » de Capograssi. De façon significative et qui tient peut-être de l’euphémisme, Cotta dit que les juristes ont reconnu, de son vivant, « leur syntonie avec ce penseur authentique qui connaissait de l’intérieur, aussi bien qu’eux, les mécanismes de la vie du droit » (5), alors qu’après sa mort, ils se sont progressivement détachés de lui en faisant circuler des jugements aphoristiques sur la « singularité », l’« exceptionnalité », la « non-répétibilité » (6) (oh, les petits marquis !) de sa pensée. Quant aux philosophes, ils l’ont étiqueté parmi les philosophes du droit, et ce faisant s’en sont débarrassés, comme d’un collègue avec lequel on n’a guère de raisons de dialoguer et moins encore d’obligations de régler ses comptes. Si Cotta me le permet, j’ajouterai que, hormis les juristes-professeurs, qui ne nous intéressent pas, l’ostracisme de Capograssi s’est produit surtout dans le milieu catholique : j’en ai le témoignage le plus éclatant dans la défense faite aux étudiants par un philosophe de stricte observance catholique, aujourd’hui professeur à l’Université de Rome, de prononcer ne serait-ce que le nom de Capograssi (7). 

Cotta dit avec une grande finesse qu’au fond tout cela montre paradoxalement l’actualité de Capograssi (8), et il est probable qu’il ait raison : l’éternel reniement de Pierre est la preuve de l’éternelle actualité du Maître. 

1 Édition originale dans Salvatore Satta, Quaderni del diritto e del processo civile, III, 1970 (Padoue, Cedam), pp. 151-158. L’article, intitulé « Capograssi, Incertezze sull’individuo », est une recension de l’ouvrage cité à la note suivante, publiée dans la partie des Quaderni intitulée Riletture (« Relectures »). 

2 Giuseppe Capograssi, Incertezze sull’individuo, Milan, Giuffrè, 1969. Le volume comporte 5 essais : I. Il diritto dopo la catastrofe ; II. Agricoltura, diritto, proprietà ; III. L’ambiguità del diritto contemporaneo ; IV. Incertezze sull’individuo ; V. Su alcuni bisogni dell’individuo contemporaneo. La traduction française des deux derniers figure dans l’ouvrage cité note suivante ; celle des trois premiers, dans un livre reprenant huit essais de Capograssi réunis sous le titre L’Expérience juridique, Trocy, Éditions de la revue Conférence, 2016. (NdT, comme les autres notes.) 

3 Voir Giuseppe Capograssi, Incertitudes sur l’individu, trad. fr., Paris, Éditions de la revue Conférence, 2013, pp. 65-116.
4 Cf. Incertezze sull’individuo, op. cit., pp. V-XVI. Sergio Cotta (1920-2007) a écrit de nombreux livres juridiques, parmi lesquels ce qu’on pourrait appeler une réflexon synthétique d’importance (où Capograssi, du reste, est l’auteur le plus souvent cité), Soggetto umano, soggetto giuridico, Milan, Giuffrè, 1997, que l’on peut compléter par la lecture de la belle Lectio doctoralis prononcée le 10 novembre 1999 à la LUMSA à Rome, et reprise dans Per il diritto. Omaggio a Joseph Ratzinger e Sergio Cotta, Turin, G. Giappichelli Editore, 2000, pp. 21-26. Le même volume publie une bibliographie de Sergio Cotta, pp. 89-114. La critique du formalisme juridique à laquelle procède Cotta doit beaucoup à Capograssi et à Satta (voir notamment, du premier, « Kelsen et les dictatures », dans L’Expérience juridique, op. cit., pp. 99-152, et, du second, « Norma, diritto, giurisdizione », dans les Quaderni del diritto e del processo civile, II, Padoue, Cedam, 1969, pp. 3-28). 

5 Ibid., p. VI. 6 Ibid. 

7 Allusion non identifiée. Francesco Mercadante, que nous remercions, suggère qu’il pourrait s’agir d’une des « figures » de la gauche dossettienne.
8 Incertezze, op. cit, pp. VI-VII. Sans doute vaut-il la peine de citer la belle ouverture et la non moins belle conclusion de la préface de Cotta (respectivement pp. VI et XVI) : « Giuseppe Capograssi : un philosophe du droit. Cette qualification académique — indiscutable et même évidente pour quelqu’un qui, au cours de sa vie, a toujours enseigné, excepté pendant une très courte période, la philosophie du droit — a fini par se transformer en une sorte de tunique de Nessus dans laquelle s’est obligée à entrer une des personnalités les plus vigoureuses et originales de la culture italienne des dernières décennies. [...] Giuseppe Capograssi : un philosophe. Et en même temps un individu intégralement conscient de lui-même et du drame de l’histoire, anxieusement confiant dans la souffrance humaine rachetée par l’espérance. » 

 

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