Trois types d’intellectuels


TOUT, SI ON LE SOUHAITE, peut se diviser en trois parties (ou types, catégories, fonctions, niveaux) (1). La divinité chrétienne se divise en Père, Fils et Saint Esprit. La divinité hindoue prend la forme de Brahma le Créateur, Shiva le Destructeur, et Vishnu ou Celui qui conserve et protège. La Gaule de Jules César « est omnis divisa in partes tres », une habitée par les Belges, une autre par les Aquitains et la troisième par les Celtes. La dialectique de Hegel est elle aussi divisée en trois moments : il y a d’abord la thèse, puis l’antithèse, et à la fin arrive la synthèse. 

Je pourrais choisir les divisions en deux (extraverti et intraverti, contemplatif et actif) ou en quatre (nord, sud, est, ouest, ou aussi chaud, froid, humide et sec). Mais je m’en tiens strictement aux trinités les plus prestigieuses, et, à propos des intellectuels d’hier et d’aujourd’hui, je dis qu’on peut les diviser, par souci de clarté, en trois types fondamentaux : le Métaphysicien, le Technicien et le Critique. Je préviens et me garde de faciles objections en ajoutant tout de suite que l’on ne trouve jamais ces trois types dans la nature — je veux dire dans la société — à l’état pur. Ils se mélangent parfois et engendrent des hybrides. Il y a de nombreux Métaphysiciens qui se croient et se veulent Critiques ; mieux, ils estiment être les plus « essentiellement et fondamentalement » critiques de tous, puisque pour eux la connaissance critique la plus vraie est celle qui porte sur les principes premiers : à savoir sur ce qui ne se voit peut-être pas mais qui constitue l’origine et la racine intangible, le but définitif et le destin de tous les phénomènes dont nos sens prennent acte et qui font la matière de l’expérience commune. 

Les Techniciens estiment à leur tour être au plus haut point critiques, réalistes, concrets et privés de préjugés, avant tout parce qu’ils incarnent la sacrosainte antithèse à la métaphysique — qu’ils considèrent comme une pensée fumeuse et désincarnée, un règne des ombres, un monde au-delà du monde qui ne peut faire l’objet que d’hypothèses vides et indémontrables ou d’une foi aveugle, dogmatique et irrationnelle. 

Enfin, ceux que nous appelons les Critiques nourrissent la prétention d’être les plus cohérents dans la critique, étant donné qu’ils ne croient ni à la croyance ni au savoir ; ou, plus précisément, ils retiennent que les certitudes peuvent n’être que subjectives, transitoires et changeantes. S’ils affirment quelque chose, ils le font avec prudence et prennent leurs précautions en disant : ce que je dis maintenant vaut ici, maintenant et en ce qui me concerne ; quant à vous, voyez si par hasard cela peut vous concerner vous aussi, ailleurs, plus tard. 

Mais n’allons pas trop vite. Quelques mots supplémentaires appuyés sur quelques exemples sont nécessaires pour mieux comprendre de quels types il s’agit. 

 

1 Titre original : « Tre tipi intellettuali », Il Foglio, 16 mai 2009 ; repris dans Alfonso Berardinelli, Che intelletuale sei?, Rome, Nottetempo, 2011, pp. 20-37. Les notes sont du traducteur. 

 

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