Diversité de l’Université


L
A PLACE PARTICULIÈRE DES UNIVERSITÉS dans l’enseignement supérieur vient du fait que, tout en revendiquant une position suréminente, du fait de leur capacité à articuler l’enseignement et la recherche, elles ont toujours été concurrencées par d’autres institutions d’enseignement (écoles d’ingénieurs, écoles techniques supérieures etc.) et par d’autres institutions de recherches (« académies », puis organismes publics ou privés de recherche) tout en étant d’elles mêmes divisées en «Facultés» hétérogènes dont certaines (Droit, Médecine) avaient une fonction importante de formation professionnelle. La place centrale des Universités dans l’histoire européenne tient à la manière dont, au XIXe siècle, elles ont su passer de leur ancien statut médiéval de corporation au modèle de la « liberté académique », dont la théorisation classique est due à Humboldt (1809). Ce modèle reposait sur cinq caractères intimement liés : l’inachèvement de la science (qui fondait la liberté indéfinie de la recherche), le lien organique entre recherche et enseignement (le Professeur enseigne ses recherches), l’autonomie par rapport à l’enseignement secondaire et la formation professionnelle, le modèle de la Bildung (harmonie haute culture / développement personnel, la gestion corporative de l’université). Il a inspiré avec plus ou moins de force les différents systèmes européens, mais il est partout en crise aujourd’hui : c’est cette crise qu’on s’efforce ici de décrire, dans ses traits généraux puis dans les formes qu’elle prend en France et en Allemagne, avant de proposer quelques brèves réflexions sur les conditions d’une renaissance. 

Pour comprendre la situation de l’Université en France, il faut sans doute partir de ce qui différencie le système français de ceux d’autres pays comme les États-Unis : le champ de l’enseignement supérieur est beaucoup plus large que celui de l’Université et un grand nombre de formations supérieures et même de filières « d’excellence » se situent dans des établissements qui ne sont pas de type « universitaire ». Cette différence entre la France et les autres démocraties s’explique essentiellement par trois raisons historiques. 

On considère classiquement que, si les Universités privilégient la recherche et l’enseignement des résultats les plus généraux de la science, il revient à d’autres institutions de prendre en charge l’apprentissage des « Arts et métiers », y compris au plus haut niveau des formations d’ingénieurs. Cette distinction traditionnelle est sans doute trop rigide, dans la mesure où certaines des formations d’ingénieurs peuvent très bien prendre elles-mêmes en charge certaines des ambitions réputées les plus élevées de l’Université : c’est le cas de certaines « Grandes Écoles » comme l’École polytechnique qui se sont construites en partant des défauts des Universités pour poursuivre un développement autonome. Il reste que, en France, une partie importante des élites a toujours été formée en dehors de la logique universitaire. 

En Europe, les Universités n’ont jamais eu le monopole de la recherche fondamentale et cela est particulièrement vrai de la France moderne, où les « académies » qui ont fait vivre la République des lettres se sont développées contre la vieille Sorbonne, sans avoir à assumer de tâches d’enseignement. C’est ce modèle qui fut repris plus tard par l’Union soviétique (la liberté en moins !) avant de renaître en France avec la création du CNRS. 

Il faut aussi rappeler que, à l’intérieur même de l’Université, coexistent depuis toujours deux types de « Facultés » dont les unes sont théoriquement vouées à un savoir désintéressé ou scolastique (Théologie, Philosophie, « Lettres » etc.), alors que d’autres, comme le Droit ou la Médecine, ont une vocation professionnelle parce qu’elles sont liées à des corporations distinctes de la corporation universitaire. 

 

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