REVUE CONFÉRENCE -

Au long des jours


suivi de 

QUI SE LES RAPPELLERA ? 

Au long des jours. 

I. 

L’emprise des arbres sur l’air. L’eau serait-elle semblable dans les rêves ? Ils dérivaient. Le courant, leurs jeunes forces jouaient de ses débordements, aspirations, détours. L’esquif les éloignait des remous à hauteur du pont en fer. 

N’eût été l’assurance des rives, ils se seraient perdus en un abîme. Des corps se coulaient le long des leurs. Le geste de l’un, de l’autre, fluide, suivait son cours sur la nappe des prés où ils s’étaient allongés. 

Nénuphars épanouis à la surface en certains bras apaisés, ils s’épanchaient. « J’aurai pour les roseaux l’attention de l’oiseleur.» Creusant son lit la rivière déclame, la mémoire vive. Charriées par le flot se cousent entre elles, se désunissent les pages d’une histoire que méconnaît sa fin. 

 

II. 

Ils n’accostaient à vol d’oiseau jamais loin de chez eux. Cette distance, une lisière pour l’enfance, l’eau et le ciel, les nuages voyageurs la franchissaient sans attendre leur retour. Certains drames épousaient les méandres du temps. Rappelez-vous la demeure d’en haut, les trois frères qui connurent la rivière : le premier brisé dans son automobile, le deuxième sautant de la falaise, le troisième d’un coup de carabine. 

Les récits tourbillonnaient, flairaient l’opacité. Rien ne pointait mieux les manœuvres secrètes que les lumières aux fenêtres de leur maison. 

III. 

L’eau, prisonnière de son mouvement, draine les malheurs, s’avouait le vieil homme en remontant le courant. Les silhouettes des proches, des amis se reflètent sur les pages des récits qu’elle noue et dénoue en transparence. 

Avec les beaux jours la sente s’effrangeait, les orties mordaient sur les talus. Les navigateurs ouvraient le garage qui sentait la folle avoine et le purin. Sous sa bâche l’embarcation s’était assoupie un automne, un hiver, un printemps. La ribambelle disposait voiles et rames au fond de la coque. 

Sous le ciel ravaudé le long des potagers, du ruisseau, leurs vêtements hors d’usage, les connaissances du voisinage cherchaient querelle aux insectes, aux mulots se faufilant sous le lierre. À grandes enjambées les plus vigoureux tiraient le bateau ; bousculés les autres s’y agrippaient, les semonces de la rivière en tête. 

 

IV. 

D’élans en escapades, et même en ses replis cachés, la rivière jointoie morcellements, éclats. Les emportements, les fièvres, un irrémissible penchant aux effronteries, d’insondables caprices ont partie liée chez elle avec le flot. 

Franchi le pont, on apercevrait bientôt les saules à tête de taureau, les tilleuls au poitrail évidé, l’aigle, l’ours et le coq découpés dans la falaise depuis le fond des âges. Les eaux dormantes s’étiraient sous des vitres aveugles. À la percée du jour jaillirait d’un coup le village escarpé, ses feux tourbillonnants lesquels, bientôt flammèches, gagnent sentes et forêts. Les gens se rappelleraient un moment la fillette soulevée, broyée par de la tôle, les ondes sinistres au-dessus des toits, le morceau de tulle barrant les nuages en songe. 

 

La lecture des articles est réservée aux abonnés. Pas encore abonné(e) ?
© Meet Gavern - Free Joomla! 3.0 Template 2019