REVUE CONFÉRENCE -

Regarder les choses en face


À propos du divertissement chez Capograssi. 


« Oh la notte ! no, no, la notte ! » (1) 

VRAISEMBLABLEMENT INTRODUIT PAR PASCAL en ce sens nouveau, le terme de divertissement est, au bout du compte, d’origine ou d’étymologie platonicienne. On se souvient que dans l’allégorie de la caverne, au début du livre VII de la République, Platon insiste sur le fait que les prisonniers, enchaînés côte à côte, sont dans l’impossibilité de tourner la tête et de se voir les uns les autres, si bien que chacun ignore son état de prisonnier, exactement sa condition. En quoi ces prisonniers, rendus incapables de se connaître eux-mêmes, manquent au précepte socratique. Pour être en mesure d’y satisfaire, ils doivent tourner la tête, ce qui exige, précise Platon, de tourner le corps tout entier, et non le seul regard ; bref, ce qui exige un retournement total, donc une conversion. Il est clair que c’est cet état, ou cette condition, qui oblige à détourner le regard et permet de se dissimuler son être à soi-même, qui rend improbable une conversion. Tel est exactement ce qui définit le divertissement selon Pascal — et il est diffficile de croire qu’il ne se référait point à Platon. Prenons soin de conserver l’image du retournement et disons-le autrement : le divertissement (divertere) est, dans les termes mêmes, l’opposé de la conversion (convertere) (2), le fait de regarder ailleurs que vers soi ; le divertissement est alors dans cette opération de détourner le regard de soi-même, de s’interdire de se connaître soi-même.

Giuseppe Capograssi reprend évidemment, et explicitement, le vocable (en italien divertimento, mais il est souvent donné en français dans le texte) à Pascal. Pour autant, la notion fait avec lui l’objet d’un retravail considérable, notamment en ceci qu’elle fournit le thème d’une analyse détaillée et conduite à nouveaux frais. Et il s’agit bien d’un retravail conceptuel puisque, ordonnée en fait à une tout autre problématique, cette notion manifeste par là son aptitude à la variation et sa fécondité théorique. On peut même ajouter que, tenu plus ou moins aux marges de la philosophie avec Pascal (3), le concept de divertissement, qui renvoie chez Capograssi à un « système de vie » (4), devient l’un des centres de sa pensée. Qu’on nous permette d’observer, aussi, le style parfaitement opposé des deux philosophes alors qu’ils décrivent ou reprennent une comparable interrogation sur la vie, avec une égale économie de moyens : l’extrême fragmentation propre au cri d’un côté, et de l’autre, la calme onction d’une prose capable tout à la fois de contempler en face la misère de l’homme et, si l’on peut dire, de la chanter. 

 

  • 1 Alessandro Manzoni, I promessi sposi, ch. XXI. Cité par Giuseppe Capograssi, Introduction à la vie éthique, trad. fr. Christophe Carraud, Paris, Éditions de la Revue Conférence, 2012, p. 191.
  • 2  République, VII, 518c : « στρέφειν ».
  • 3  Selon l’observation de Vincent Carraud dans Pascal et la philosophie,Paris, P.U.F., 1992, pp. 332 et 454.
  • 4 Giuseppe Capograssi, Introduction à la vie éthique, p. 183. 

 

 

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