REVUE CONFÉRENCE -

Apostille

 

Il est difficile à l’auteur de ces lignes de n’être pas sensible aux propos qu’il vient de traduire. Non qu’il partage les mêmes convictions que Goffredo Fofi, ni les mêmes « positions », du reste diverses, que le lecteur découvre dans Lo Straniero ; mais précisément, c’est parce qu’il ne les partage pas que cette fin annoncée l’attriste, comme l’attriste tout appauvrissement du monde autour de soi. Ainsi lorsque la revue romande Écriture eut cessé de paraître, ou l’admirable et capricant périodique que fut, en Italie, Belfagor. Ces publications défuntes étaient très différentes ; incomparables même, et voilà pourquoi on les lisait. Mais elles disparurent pour les mêmes raisons, en dépit de la dissemblance des causes immédiates. Des raisons qui en ont menacé d’autres, comme la précieuse Revue de Belles Lettres : la difficulté à trouver, à éveiller des ardeurs comparables à celle des revuistes qui les ont animées, sans pourtant les avoir eux-mêmes créées, comme dans les trois derniers cas que l’on vient de mentionner. Mais ces raisons, les plus visibles, ne sont pas les seules. 

(Ici, une parenthèse : quand on parle de revues, il est de bon ton de rappeler l’histoire incessante de leurs créations et de leurs disparitions, et leur destin généralement éphémère ; de dire que cette fragilité fait partie de leur essence ; et il l’est aussi, de nos jours, d’évoquer en manière de consolation les autres « moyens » ou « supports » offerts à la fécondité et à la capacité d’adaptation du génie humain, comme des organismes coraliens chassés de leurs lieux natifs fondent de nouvelles copropriétés sur les tôles et autres déchets ferreux que notre sollicitude plonge au fond des mers. En somme, il n’y aurait pas à s’inquiéter. L’une disparaît, l’autre paraît. « Le roi est mort, vive le roi », est une croyance bizarrement démocratique, surtout lorsqu’il s’agit de tresser des guirlandes d’optimisme autour des intérêts industriels des nouvelles technologies, toujours soucieuses d’avancer sous des masques respectables. Mais cette croyance fermement ancrée devrait plutôt se demander quelle institution perdure alors que disparaissent les corps précaires de ceux qui l’ont incarnée, et si même, aujourd’hui, quoi que ce soit perdure vraiment comme institution, ou simplement comme souci ; bref, de quelle temporalité il s’agit à chaque fois, c’est-à-dire de quelle manière exiger du temps qu’il se nomme et s’offre à ceux qui ont à vivre (c’est là le rôle d’une revue). — À moins qu’on se satisfasse du tristement joyeux « la vie continue », sans autre question, en prenant bien soin de ne pas trop se demander comment elle continue. Ajoutons ceci par ailleurs : a-t-on jamais réfléchi au fait qu’une revue, si éphémère qu’on la prétende, est beaucoup plus durable qu’un livre, surtout par les temps qui courent, assoiffés de ce qu’on pourrait appeler l’indurabilité ? Un clou chasse l’autre, disait Cicéron.) 

Fermons donc la parenthèse et insistons sur le point que nous venons d’évoquer : la possibilité de lire, grâce à d’autres, ce qu’on n’eût jamais lu seul. Peu importe que l’on soit, comme on dit, d’accord ou non avec ce qui est présenté, ni même avec la manière dont cela nous est présenté (car le présent doit toujours être présenté). Il suffit que les circonstances, entendons ce qui nous entoure, se découvrent ainsi plus vastes, plus riches et fécondes que nous l’imaginions. Qu’elles se découvrent, au fond, incalculables et peu prévisibles : aucun calcul, aucune prévision n’en a la mesure. Innombrables, disait l’Ancien, comme le sourire de la mer. Glosons Eschyle : il est décisif de ne rien assécher, et de se refuser à réduire une si vaste et mouvante étendue à la morne flaque où mirer son désir. 

Mais les flaques, hélas, sont devenues ambitieuses. Elles éclaboussent en tous sens. La grenouille maigrelette qui s’y agite s’est munie d’un porte-voix et se prend pour un bœuf. Littérature bovine, critique bovine, médias bovins, entreprises bovines. Le rêve majoritaire est d’être propriétaire d’une flaque. Quand l’éclaboussure est incessante, elle fait autorité (c’est-à-dire qu’elle impose ses oripeaux et son bruit : argent, opinion, pouvoir, communication) ; quand elle est inchoative, on l’appelle start-up (si l’expression de « jeune pousse » n’a, si l’on ose dire, jamais pris, c’est qu’elle indique malgré elle l’immensité de la physis, sa puissance et sa souplesse, également souveraines et immaîtrisables, et assurément plus vastes que ces marigots; voilà pourquoi la langue anglaise, ou plutôt, bien sûr, ce que l’anglais est devenu, dans son pragmatisme caoutchouteux, est le vecteur parfaitement idoine d’intérêts si bien compris, et l’engluement dans les choses quantifiées. Nous manquait jusqu’à présent la langue de la bassesse : ce manque est réparé3.) Nous assistons au déluge inédit des flaques. 

Or, qu’est-ce qu’une revue ? Tout l’inverse. Ce qui rend parfaitement libre — puisque nous avons, par bonheur, du mal à nous figurer cet «inverse», soit l’immense et l’innombrable lui-même offerts à notre devoir d’attention et à notre tâche quotidienne, qui ne se peuvent accomplir que dans la mesure et la modestie (rebaptisées généralement confidentialité : mais c’est beau, les confidences, les vraies, et la confiance qui va avec ; on ne les imagine guère relayées par des haut-parleurs). En sorte que seule la modestie est la mesure de l’immense, et non sa réduction ou son arraisonnement ; la garantie, en somme, de l’imagination. L’inverse dont nous parlions n’est pas figurable, et c’est pourquoi il prend corps. Un corps chronique, à la fois incessant et restreint. 

Ce qui mérite explication. Peut-être saura-t-on en déduire les conséquences que Goffredo Fofi nomme pour sa part « action ». 

Par un autre de ces poncifs que nous voyons à l’œuvre, la revue n’existerait pas, il n’existerait que des revues. Ainsi de mille autres choses caressées par un pluralisme uniforme. Tout, en vérité, serait pluriel. À l’aune du nombre, en effet (ou de quelque autre « critère quantifiant » qu’on voudra), tout est à la fois semblable et multiple sous l’uniforme égalité de la loi, que celle-ci, en démocratie, soit celle de la marchandise, de la « valeur » ou de la liberté. Mais ce n’est là qu’une apparence, et le symptôme de la paresse de l’esprit. Établissons donc quelques distinctions. Elles nous permettront de mesurer l’impasse qui s’est refermée, en l’occurrence, sur Lo Straniero. 

N’appelons pas revue ce qui s’acquitte seulement d’une fonction de « communication », et qu’on pourrait appeler bulletins de liaison. Tous les périodiques « scientifiques » sont dans ce cas, et de même les publications périodiques de boulistes, d’amateurs de cigares ou de passionnés de chemin de fer, les émanations de laboratoires universitaires faisant état de la « recherche », etc. — en somme, tout ce qui procède, même sous la guise la plus officielle qui soit, de l’atomisation démocratique des goûts et des pensées ; dans un régime démocratique, en effet, où ce phénomène de « pluralité » est beaucoup plus visible qu’ailleurs sans cependant changer de nature, il ne peut exister aucun critère décisif pour l’esprit, et le nombre ne sort jamais du nombre. Les analyses fort anciennes de Tocqueville n’ont à cet égard rien perdu de leur justesse. Toutes ces publications ont évidemment leur utilité ; mais elles ne sont que des productions secondes liées à une procédure première, ou à un goût premier (il en existe une liste indéfinie), qui se manifeste par une voie qui pourrait être tout autre (et qui l’est en effet aujourd’hui, en vertu du miracle arachnéen-industriel des nouvelles technologies). Il arrive même — ainsi des journaux, des magazines — que la procédure de publication soit sa fin à ellemême, indépendamment de tout contenu et de toute présence (ou absence) de l’esprit: ce sont alors des entreprises visant à perdurer comme telles, avec pour matière non pas le temps qui passe, mais ellesmêmes comme confiscation procédurale et entrepreneuriale du temps qui passe, sous couvert d’« information » ou d’« actualité » — la seule actualité étant dans ce cas l’effectivité abusive de leur présence comme procédure, et la seule information le fait qu’elles occupent taulogiquement le terrain de ce qu’elles disent information. Il existe enfin des revues, qui, conformément à l’un des sens du terme, passent en revue ce qui leur est homogène, comme pour prouver l’existence de ce qui a lieu — tant le « génie humain » a besoin de cette déhiscence critique pour se rendre compte que le monde existe, c’est-à-dire pour prendre acte de son effectivité et tâcher de le comprendre. 

Nul d’entre nous ne peut dire qu’une revue de pétanque (par exemple) vaut mieux qu’une revue de juristes — ou l’inverse. C’est là, voilà tout. Aporétiquement, en un sens. Comme est là le temps qui passe. Ce ne sont même pas des groupes (les boulistes, les juristes) qui s’opposent en se juxtaposant ; on peut être juriste et bouliste. L’équivalence est même complète à cet égard ; dans une société démocratique, on est juriste comme on est bouliste. Ce degré de liberté a de quoi fasciner : telle est la petite monnaie égalitaire, qui explique évidemment la nature presque exclusivement économique des démocraties, dans l’indépassable supermarché. Qui explique aussi les difficultés de l’école. Ou l’effacement de l’idée de vérité (hors des quantifications de la «science», l’idole), ou l’incompréhension à laquelle se heurte la postulation apostolique ou prosélyte de quelques religions. Un nihilisme à bas bruit, en somme, un nihilisme sans pensée. La seule conversion à avoir réussi dans des proportions considérables, est la conversion à l’indifférenciation. Chacun, pour être minimalement chacun, y a intérêt. Il aura sa flaque. 

Que cette conversion soit de mauvaise foi, c’est-à-dire qu’elle ferme les yeux sur bien des contradictions de ses présupposés, c’est l’évidence. 

L’époque qui refuse le prosélytisme, par exemple, est celle qui réinvente la propagande ; et il y a, plus que jamais, les bons et les méchants. Le degré le plus accompli de la mauvaise foi consiste à nommer liberté l’idéologie de l’« ouverture », où culmine toute la brutalité de toutes les idéologies, parce que celle-là a compris que pour être efficace, il valait mieux rester feutrée ; un moralisme chimiquement pur. Qui ne partage pas les contenus factuels de cette prétendue « ouverture » ou liberté fait évidemment partie des méchants. Même confiscation que celle des procédures que nous évoquions ; de même que le « tout pour tous », admirable principe de justice, ne s’étend pas jusqu’à l’argent, l’accès à la parole ou au pouvoir. Voilà pourquoi les frontières sont plus vives, les arêtes plus tranchantes que jamais. L’indifférenciation comme prétendue pensée ou programme s’ajoutant à la tendance économico-démocratique du marché est dans les faits le processus le plus net de démarcation qui ait jamais existé. Les autres manquaient, si l’on peut dire, de discrétion, et suscitaient quelques résistances. Mais quand les pourfendeurs du marché, par exemple, sont ceux qui l’installent dans les têtes, la confusion est complète, et les démarcations, les inégalités objectives ont toute carrière devant elles. Progressivement, patiemment, on peut faire prendre des choix apodictiques pour des évidences de la liberté. 

Alors ? C’est là qu’est, sinon la chance, du moins la fécondité d’une revue, si difficile et précaire en effet que soit son existence. — À la différence des « bulletins de liaison », elle pressent, aux prises avec ce que Claudel appelait « l’énormité du présent » (c’est-à-dire la juridicité de la réalité : est juridique ce qui est hors normes, ce qui n’est pas quantifiable), que la réalité existe sur de tout autres plans que celui des goûts, des fausses égalités et des indifférenciations, d’où sa polyphonie substantielle, et non pas accidentelle ou de simple juxtaposition, à laquelle l’enjeu est de donner forme : « incarcérer dans une forme », comme le dit Claudel encore, ce que le temps exigera bientôt de présenter sous une autre, au prix d’un travail sans fin (le présent n’a pas de fin, nous seuls disparaissons, et c’est pourquoi le jugement — la reconnaissance de la juridicité de la réalité — est le seul rapport humain qui existe à la durée) ; une forme, c’est-à-dire une interprétation, une négociation entre un temps intérieur (c’est lui qui donne forme) et le temps extérieur, en d’autres termes une interrogation sur l’énigme de la temporalité du temps, ce qui le rend vivable et sensé, en fait percevoir la richesse, et qui ne saurait se réduire à la juxtaposition des goûts ni à la statistique des comportements. En un sens, il en va d’elle comme d’une œuvre — la rencontre entre une idiosyncrasie et le caractère irrémédiable du temps, où l’intensité de la rencontre peut s’étendre à un « nous » imprévisible et incalculable. — À la différence de ces flaques éclaboussantes, contaminantes, de ces idéologies voilées, elle ne prétend nullement s’étendre, mais ne demande, là où elle se trouve, qu’un peu d’attention, dans une époque souffrant d’une pathologie de l’attention. Et sa demande ne diffère pas de celle que fait entendre la réalité elle-même ; voilà en quoi elle se distingue des « buletins de liaison » comme de l’information, qui sont au mieux des provinces de cette réalité soumises aux sempiternels potentats que sa vastitude inquiète. 

Mais, hélas, rien n’est plus exigeant, plus engageant que l’attention ; car pour peu qu’on prenne au sérieux ce mot d’attention et ce qu’il suppose, on s’aperçoit bien vite de la tâche de cohérence qui l’accompagne, et de la fatigue qu’il implique (le marché est paresseux, il veut des individus paresseux ne sortant pas d’eux-mêmes, ou alors seulement dans la direction qu’il prévoit pour eux). Goffredo Fofi évoquait ces « jeunes gens qui écrivent [et] se fabriquent une culture en lisant leurs propres articles » ; nous pourrions penser à tous ces auteurs qui ne font jamais que se lire eux-mêmes — trop heureux de n’avoir pas à quitter leur flaque, leur propriété ; et qui ne s’engagent jamais, en effet, dans la moindre action, la première d’entre elles étant peut-être de soutenir du geste et du porte-monnaie l’objet même qui leur permet d’être auteurs. Mais peu importe, car l’action ne s’arrête pas là ; elle est, tout simplement, la preuve de l’attention — et de ce qu’on aura compris, jugé du monde. Que veut-on? Se mirer dans une part de pouvoir, fût-elle minime (ah ! la tragique tentation de la reductio ad se ipsum !), ou considérer l’immense et en déduire l’effacement de sa propriété pour qu’advienne, sous toutes ses dimensions patientant dans le présent, ce qui nous est commun ? Travailler à se déposséder (et alors c’est l’immense qui paraît), ou marquer sa propriété ? Lo Straniero, en réalité, n’avait pas de « ligne éditoriale », par bonheur, sinon l’attention et l’action à quoi conduit l’attention. Comment eût-il pu en aller autrement, dès son titre, qui n’est assurément pas un titre de propriété ? On rêve, comme lui, de lignes qui soient plutôt des courbes (la seule « ligne éditoriale » possible), et même des cercles concentriques s’élargissant toujours davantage pour que le monde, en sa vastitude progressivement perçue, résonne dans le temps intérieur de sa compréhension et de sa critique. Qui pourrait jamais le posséder, y planter sa marque ? Mais non, Lo Straniero a constaté beaucoup moins la fatigue, ou la lassitude, que la puissance du narcissisme si bien accordée au temps marchand. Qui fera ce qu’il n’a aucun intérêt à faire, précisément parce qu’il ne s’agit pas de lui ? Dans un monde d’intérêts, c’est en effet épuisant... 

La revue a aussi cet autre signe distinctif, qui procède de la plus précieuse des confiances : remise tout entière au temps et à la considération, au jugement, qui le transforme en temporalité, en temps humain, en « effectivité » par quoi la conscience donne un nom à l’état des choses, c’est aussi à lui qu’elle est économiquement soumise, en demandant à l’attention ce que celle-ci ne peut prévoir, ne peut posséder à l’avance — souscrire d’ores et déjà à ce qu’elle ne connaît pas, à des pages dont elle ne sait rien, mais que son geste attend : l’inverse de la consommation, l’inverse du miroir de soi qu’est l’objet quantifiable, statistique et déjà su. Voilà le temps de chacun ouvert à la déception comme à la surprise, parce que chacun accepte ainsi de ne pas camper compulsivement sur ses propriétés. Car la clôture est une peur. À moins qu’on ne préfère s’étiqueter soi-même dans les rayonnages où faire taire le grondement de la réalité. Tant, dans ce monde prétendu libre, la haine de la réalité se porte bien. La confiance, plus encore que l’espérance, est décidément l’ennemie, elle qui devrait être notre amie. N’aimons, comme dit Dante, que la richesse inconnue. C. C. 

  • 3 On dira à l’auteur de ces lignes qu’il exagère. Il craint que non. Il va de soi qu’il n’existe aucune langue indigne en tant que telle. Il va de soi aussi que la langue anglaise est d’une richesse, d’une souplesse et d’une ductilité admirables, et qu’il faut tenir que, admirables, toutes les langues le sont. Il va de soi enfin qu’on peut être attaché à la langue anglaise à proportion précisément de son caractère, si l’on ose dire, de lingua franca, surtout lorsqu’elle est devenue celle des plus démunis, transfrontaliers, pour avoir quelque chance de se faire comprendre : en d’autres termes, celle qui signifie les besoins et le désir d’hospitalité, de compréhension les plus élémentaires. Mais il est tout aussi évident que ce n’est pas celle-là qu’on vise — mais celle qu’impose comme progressivement unique son usage commercialo-industriel par rabaissement et appauvrissement intéressés du rapport à la réalité comme aux dimensions de la conscience. 
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