Témoignage de Benco

 

SALVATORE SATTA avait probablement rencontré Silvio Benco avant la guerre, à Trieste : c’est à Trieste, en effet, qu’il épousa en 1939 Laura Boschian, originaire de cette ville, où elle enseigna la littérature russe. Rendant témoignage à Benco, Satta rend aussi témoignage à l’ensemble de questions (toutes issues « capograssiennement » de « la vie ») qui rythment son interrogation inlassable de juriste et de romancier. Nous ne traduisons pas ce texte pour ajouter un document à la connaissance de Benco ; nous le traduisons parce qu’il est bon de mesurer la constance, l’obstination, le génie d’une œuvre, le génie propre de Satta, pour qui tout rapport véritable et droit à la vie se résume et s’intensifie dans la question du jugement. Le monde, pour lui, est le droit. Le monde est la juridicité même : y manquer est la faute, cela n’a rien d’une construction formelle, et ce qu’on y fait ne saurait s’expliquer (ou s’excuser) par les méandres complaisants de la psychologie ou de la sociologie. Il s’agit de mesurer, de mesurer objectivement, dans le suspens du procès (judiciaire ou de seule connaissance, le nom humain du rapport conscient au monde), la fécondité ou l’infécondité (la puissance de mort) des actes : et cette mesure s’appelle jugement, sans échappatoire. Pensée terrible, mais pensée étonnamment aimante de ce qu’on appelle, homme et acte humain, « le juste ». Le témoin, dans ce gigantesque procès qu’est la vie, ne peut rendre témoignage que de la vérité. L’histoire montre que la plupart ont porté de faux témoignages ; Benco ne l’a pas fait. Il se peut que la méditation de Satta nous relie à une responsabilité, à une profondeur temporelle de la responsabilité qui nous inquiète. 

Silvio Benco ne fut pas seulement un poète, un homme de lettres, un styliste (le dernier, peut-être, des grands stylistes que connut l’Italie, et précisément à sa frontière) : il fut le témoin d’une ville et d’une patrie, et quand, dans la ville et la patrie, la civilisation fut mise en accusation, il fut aussi, et indissolublement, le témoin d’une cifvilisation1. En publiant ce livre, qui fut certainement le plus cher à son cœur, il ne voulut pas y célébrer vaniteusement la gloire de sa ville et de sa patrie : il voulut leur restituer le don suprême qu’il en reçut, en rendant, au-delà de la vie mortelle, témoignage de ce qu’il fut. 

Comme de toutes les choses desquelles et en lesquelles nous vivons, nous ne nous rendons pas compte du mystère qu’est le témoin. Le droit, simplificateur par nature, fait du témoignage un devoir, et exprime par là le besoin qu’ont les hommes de la vérité, d’un minimum de vérité. Mais le langage commun, en appelant testaments, c’est-à-dire témoignages, les divines écritures, et martyrs, c’est-à-dire témoins, ceux qui, dans l’éternel martyrologe humain, affirment la vérité par le sacrifice, offre l’intuition d’un rapport, différent et inverse, entre vérité et témoignage, où le témoin semble se situer non sur le plan de la volonté, mais sur celui de l’élection. On dirait — et là est la racine du mystère — que le langage commun sent que ce n’est pas l’homme qui choisit la vérité, mais la vérité qui choisit l’homme, et que le témoin est celui qui la déclare parce qu’il est « l’élu de la vérité ». 

 

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