Trieste

 

HOMME DE LETTRES,  JOURNALISTE, critique, essayiste, historien, romancier, dramaturge, librettiste et traducteur, Silvio Benco (1874-1949) édifia en humaniste une œuvre parmi les plus influentes de Trieste, où il naquit et vécut, et au-delà, de l’Italie du premier XXe siècle. Le lecteur français la connaît mal, sinon en rien, et les traductions, hélas, se font attendre. Pourtant, le collaborateur et directeur de quotidiens et de revues contribua infatigablement, avec une inquiétude sereine et contemplative, à l’élévation spirituelle de ses concitoyens, porta une attention fraternelle aux événements de sa ville, à sa vie politique, sociale et culturelle, ainsi qu’à la passion irrédentiste qui l’animait, illumina de ses commentaires les faits de l’actualité et participa, de manière critique, mais aussi émotive, au devenir des arts, embrassant l’horizon complet d’une période avec une intelligence ouverte qui voulait tout connaître. Cet exercice de tous les jours résonne dans une phrase de Benco, qui pourrait bien valoir pour son œuvre entier : « L’équilibre a toujours une collaboratrice en l’habitude1 ». Dans un style mat, sobre, sinon sévère, d’une clarté confinant parfois à la transparence, peu soucieuse de ramasser la pensée en une formule lapidaire qu’il aurait nécessairement tenue pour réductrice, sa page, préservée de l’acide corrosion du temps par sa compréhension des artistes, son respect des lecteurs et la conscience morale de sa responsabilité, « fut sa chaire et constitua son magistère2 », selon l’amiral Raffaele de Courten. Une page où le verbe devenait action, y compris, et surtout, dans les temps les plus troublés de l’histoire (la domination autrichienne, les deux guerres mondiales et leurs terribles lendemains à Trieste), et dont les luttes exigeaient une peu commune aptitude au sacrifice. En retour, la ville lui prêtait attention, le lisait, l’écoutait, se nourrissait de son enseignement et de cet engagement civil absolu. Le romancier que fut également Benco reçut les éloges du décadentiste Gabriele D’Annunzio comme du futuriste Filippo Tommaso Marinetti. Le librettiste fut joué à la Scala de Milan. Le traducteur de Goethe est encore cité, de même que l’historien. L’homme de lettres a été commenté par les meilleurs universitaires et par ses pairs, au nombre desquels Attilio Gentile, Eugenio Montale ou Elio Vittorini. Et le personnage, grand, blond, aux yeux clairs d’enfant dit-on, fut, selon son ami Giani Stuparich, « un exemple de modestie, je dirais même qu’il continue imperturbablement à vivre suivant la tradition de ces philosophes cyniques qui n’ont jamais porté d’intérêt aux choses extérieures3 ». 

Né en 1833, le père, Giovanni Benco, avocat, est l’une des figures les plus remarquables de la vie culturelle triestine et régionale dans les années 1870. Alors que les intellectuels italiens se heurtent à la vigilance et à la censure autrichiennes, il s’emploie, avec l’historien et bibliothécaire Attilio Hortis, à promouvoir le retour de la Société de Minerve (Società di Minerva) aux traditions de son fondateur, le mécène, éminent bibliophile et homme de lettres Domenico Rossetti de Scander, qui la voulait œuvrant à la diffusion de l’histoire, des sciences, des lettres et des arts de Trieste et des régions environnantes. La publication de l’Archeografo triestino, revue annuelle de la société, reprend en 1869, peu avant que s’élabore le projet d’un monument à Rossetti. Nous sommes en 1874, l’année de naissance d’Enea Silvio Benco, le 22 novembre. Son père lui donne les prénoms de l’humaniste Piccolomini (nommé évêque de Trieste en 1447 et élu pape en 1458, sous le nom de Pie II), sur lequel il amené des recherches. L’éducation de l’enfant, comme de ses frères etde sa sœur, se déroule ainsi dans un milieu riche de culture, tourné vers le monde classique et les grands poètes et écrivains du XIXe siècle, mais auquel la musique n’est pas étrangère (le cousin, Romeo Bartoli, est maître de chœur au Teatro Verdi et au Politeama Rossetti de Trieste, et le fondateur du chœur Madrigalistico, premier ensemble du genre en Italie). Selon Francesco Semi4, sa mère, Giovanna Sardos, istrienne, aurait écrit des romans historiques jamais publiés. En 1883, Silvio Benco est inscrit au Ginnasio Comunale, mais dès juin 1884 se manifestent les premiers symptômes d’une ostéomyélite qui l’astreindra à de nombreuses et douloureuses interventions chirurgicales. Giovanni Benco meurt en 1886 ; les conditions de vie de la famille se dégradent. 

 

  • 1 Silvio BENCO, Contemplazione del disordine, Udine, Del Bianco, 1946 ; réédition, Trente, La finestra, 2004, p. 40. 
  • 2 Dans Celebrazione di Silvio Benco, Trieste, Circolo della cultura e delle arti, 1957, p. 8.
  • 3 Giani STUPARICH, Trieste dans mes souvenirs [1948], Paris, Christian Bourgois, 1999, p. 63. Et, pour une biographie, voir Anna GRUBER, La libertà e la ragione. Appunti per una biografia di Silvio Benco, Empoli, Ibiskos, 2011. 

 

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